Jouer

Cela fait plusieurs jours que je vais sur le site de la RATP pour connaitre les résultats du concours de poésie qu’elle a organisé, dans l’espoir que le poème que j’avais envoyé soit dans les cents sélectionnés et mieux encore, victorieux. Le verdict est tombé, il n’a pas été retenu. J’en ai été un peu dépité, non pas par le week-end à Stockholm promis au vainqueur mais pour la fierté que j’aurais ressenti à voir mon nom affiché dans les couloirs du métro au bas de mon texte puisque c’est le sort réservé au poème élu. Une autre fois, peut-être, le jour où le jury sera un peu plus compétent que celui-là, il était présidé par le chanteur Raphaël, j’aurais du me douté que je n’avais aucune chance, ses chansons, c’est de la guimauve ;).

Allez, je suis beau joueur, voilà le poème qui a gagné, je l’aime bien ;

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Je me suis vite remis de ma petite désillusion, en trouvant sur mon bureau un porte-document avec écrit « MERCI » en grand et au crayon de couleur sur la couverture. Voici un des dessin que j’ai trouvé à l’intérieur ;

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Ysilde

Outre des dessins, j’y ai trouvé de petits textes qui avaient tous la particularité d’avoir été composé sans la lettre « e », précédés du titre « À la manière de Georges Perec ». C’est un cadeau. Il y a quelque temps de cela, pour mon émission « L’amour des livres », j’étais venu m’entretenir avec des élèves d’une classe de CM2 sur leurs lectures de l’année. J’en ai déjà parlé ici-même. L’émission a été diffusé alors qu’ils étaient en classe. Voici deux exemples de leurs jeux péréquien ;

On part

On part…
On part où, au Canada !
Non ! il fait trop froid !
On part à Tahiti
Non, il fait trop chaud
Bah ! on part où ?
Bah… on part pas…

Ysilde

L’amour du bouquin

Dans l’amour du bouquin, il y a trois bouquins ou plus. Pour voir la diffusion radio il faut franchir un canal qui in 99.7. Nous avons fini la diffusion radio à 12 h.

Thank you d’avoir pris tant minuto pour nous.

Thibaud, Paul et Charles

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L’année dernière j’avais déjà fait un enregistrement du même type avec des enfants de CM2 également, j’en avais aussi parlé ici, quand je suis allé à leur demande pour qu’ils puissent me remercier, j’avais eu le grand plaisir de les entendre réciter et jouer un poème que j’avais écris « Mirabelle et le pommier », et qui plus est, ils avaient composé des épisodes de Mirabelle qu’il m’avaient également offert dans un classeur du même type, des gestes qui m’avaient aussi beaucoup touché.

Ça n’est pas moi qui ai écrit « La disparition », ce roman-lipogramme en e, qui leur a servi de modèle pour les textes qu’ils ont écrit en guise de remerciement, par contre c’est moi qui l’ai fait découvrir à leur institutrice au cour d’une discussion en marge de l’émission de radio. J’ai eu du plaisir à lire leurs textes et à voir leurs dessin, j’ai été touché par l’intention, je le répète, mais quelque chose de plus m’a ému.

J’ai de l’affection pour cet auteur revenu de nul part grâce à l’écriture. Il est devenu orphelin à l’âge de six ans, ses parents ayant été tués par les nazis, au combat pour son père, au début de la guerre, et en déportation, un peu plus tard, pour sa mère. Alors veuve elle avait pris soin de le confier à la Croix Rouge pour qu’il soit mis à l’abris en zone libre peu avant qu’elle ne soit raflée.

Je parle souvent de la Shoah, encore hier soir avec ma cadette, elle voulait savoir si les nazis tuaient les gens avant de les jeter dans les fours crématoires. Je lui ai dis que oui, mais que les fours crématoires n’étaient pas la seul moyen qu’avaient les nazis pour incinérer les déportés. À Auschwitz Birkenau, pour faire face à l’affluence des arrivants, les nazis les envoyaient parfois en direction d’un terrain d’où s’élevait une épaisse fumée noire. Ils y avaient fait creuser une fosse au fond de laquelle se trouvait un énorme brasier. Les déportés tout juste descendus de leurs wagons à bestiaux y étaient menées à coup de crosse et au milieu des aboiements menaçants des chiens et des soldats. Peu avant la destination finale, on leur tirait une balle dans la nuque, ils étaient ensuite jeté dans les flammes « sans même avoir cessé de vivre »*. « On peut supposer que certains n’ont succombé qu’une fois qu’ils étaient dans la fournaise » ai-je précisé à ma fille qui a dit alors dans un demi-sourire, « Mais c’est l’intention qui compte ! ». Elle a à douze ans tout compris à l’humour noir, je crois que j’ai été, dans ce domaine tout du moins, un bon pédagogue. Un témoignage à 43’18 ;

*

Si il y a un écrivain qui me donne l’impression de jouer en écrivant, c’est bien Perec. Freud prétendait que le jeu visait à conjurer le manque des parents, il a pris pour exemple pour expliciter sa pensée le jeu de Fort Da, au cour duquel l’enfant s’amuse à faire disparaître et réapparaitre une bobine à la période où sa mère commence à se détacher de lui pour vaquer à d’autres occupations qu’à le pouponner, le jeu de cache-cache est basé sur le même principe. Dans un article j’avais mis en parallèle ce jeu avec la manière dont Perec a composé La disparition et le livre suivant, Les revenentes, qui est aussi un lipogramme mais qui porte cette fois-ci sur toutes les voyelles, sauf le e, soit dit en passant mais pas que, autant La disparition est un roman un peu morbide, bâti sur le modèle d’un roman policier autant Les Revenentes est un roman léger, jubilatoire, humoristique. Autrement dit, Perec à joué au For Da avec le « e », le faisant disparaitre puis réapparaître, moment également jouissif.

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Perec lui-même fait le lien entre l’acte d’écrire et de conjurer l’absence de ses parents ;

« J’écris parce que nous avons vécu ensemble, parce que j’ai été parmi eux, ombre au milieu de leurs ombres, corps près de leurs corps. J’écris parce qu’ils ont laissé en moi leur marque indélébile et que la trace en est l’écriture, leur souvenir est mort à l’écriture. L’écriture est le souvenir de leur mort et l’affirmation de ma vie.

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« acte de disparition », en date du 19 août 1947, de la mère de georges perec, cyrla szulewicz © fonds georges perec, bibliothèque de l’Arsenal

 

Peut-être cela m’a doublement ému parce que j’ai eu l’impression d’avoir contribué à faire découvrir la littérature, ce jeu composé de 26 lettres, qui me permet de supporter l’absence que l’on ressent tous, plus ou moins douloureusement, que l’on ai perdu ou non ses parents.

3 réflexions sur “Jouer

  1. Il y a de multiples formes de jeux. Celui qui est évoqué ici et qui peut se manifester différemment, fait partie des jeux symboliques, essentiels dans le développement psychique de l’enfant. Mais ce qui est important, c’est que la peur est absente pendant le temps de jeu. Si un danger survient, le jeu est immédiatement arrêté.

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  2. A quel âge peut on révéler la violence à un enfant? je ne sais pas, mais je pense qu’il faut les préserver de certaines horreurs qui risquent de les traumatiser. Probablement que la réponse de ta fille a été justement de « mettre à distance » le choc de la représentation On n’a pas à partager nos traumatismes avec nos enfants et s’il faut quand même un jour en parler, qu’on y mette de la…pédagogie…

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    1. En l’occurrence, j’ai essayé de répondre à sa question. Je ne lui parle pas de ce qui ne l’intéresse pas, de ce que je ne la crois pas capable de pouvoir comprendre et cette période de l’histoire ne manque pas de ce genre de chose, il suffit d’écouter les témoignages qui sont dans la vidéo d’où j’ai tiré cette information. Même adulte, à plus de cinquante ans, il y des choses que je préférerais, presque, ne pas savoir, quand j’ai visionné cette émission, j’ai failli éteindre à plusieurs reprises, pourtant il est crucial que l’on sache, il faut en passer par là pour pouvoir espérer que ça ne ce reproduise pas, sans que ça le garantisse. Je crois qu’effectivement, l’humour permet de mettre à distance des émotions trop fortes. « Exorciser nos peines » disait Desproges. Pour en revenir à la question de l’âge, c’est moins une question d’âge que de maturité et si elle me pose la question c’est qu’elle se sent prête à entendre la réponse, ce qui a été le cas.

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