À quelque chose malheur est bon

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Vincent Van Gogh (1853-1890), Le bon Samaritain, d’après Delacroix, détail

« Merci, vous êtes gentils », ce sont les derniers mots de ma mère. Elle a fini sa vie au milieu des siens, dans sa maison, comme elle l’avait souhaité. Au sujet de l’attention qu’on lui a manifesté tout au long de cette période, elle disait aussi « À quelque chose malheur est bon ».

Cet aphorisme me trotte depuis dans la tête, il était tellement présent à mon esprit que je l’ai repris à la cérémonie funéraire dans le texte que j’avais écris pour accueillir ceux qui s’étaient déplacés pour lui rendre un dernier hommage, j’ai dit que le fait qu’ils soient présents confirmait sa justesse, et il a clôturé le livret que nous avions composé pour l’occasion.

Quand j’ai rédigé mon texte, je me souviens m’être lancé dans une réflexion au sujet de ce dicton dont le thème était en substance « Le malheur est-il la condition du bonheur ? » mais je me suis vite arrêté, jugeant que des funérailles n’étaient pas le moment de débattre de cela, ni d’autre chose du reste, j’ai donc remis ce questionnement à plus tard et plus tard, il me semble, c’est maintenant.

Cette pensée me rappelle le poème grâce auquel j’ai fais la connaissance de Thomas Vinau ;

Nous sommes des êtres minuscules dans des forêts en feu
nous sommes des rêves sur le carreau
nous sommes des danses d’aubes jaunies et nos chemises
trop grandes nous tombent sur les bras
nous sommes des assassins
nous sommes des orphelins
des espoirs d’alcooliques
des lièvres épuisés
des petits renoncements
nous sommes des bêtes blessées
et seules les bêtes blessées connaissent la tendresse

***

Thomas Vinau (né en 1978 à Toulouse) – Little Man (2009)

Ce qu’il dit là s’apparente à une parole de Saint Matthieu « Heureux les affligés car il seront consolés ».

Jean de la Croix dans son poème, Le cantique spirituel, qui exprime l’amour entre l’âme et le Christ, évoque une blessure occasionnée par le fait que le Christ, qu’il appelle au début du texte « Ami », l’a fui le laissant comme une « bête blessée » pour reprendre la métaphore de Thomas Vinau ;

Où t’es-tu caché, Ami,
me laissant gémissante ?
Comme le cerf tu as fui,
après m’avoir blessée.
Criant je t’ai suivi, tu étais parti !

Parfois, cependant, « l’ami » donne à l’âme des gages de sa présence via la beauté (strophe 5):

C’est en répandant mille grâces
Qu’il est passé à la hâte par ces bocages.
En les regardant
Et de sa figure seule
Il les a laissés revêtus de beauté.

Ainsi son ami se serait fait absent, mais de temps en temps, pour ne pas le décourager de le chercher, pour le garder désirant, donc souffrant, il lui aurait donné des gages de sa présence.

Mais pourquoi lui aurait-il infligé son absence ? Par plaisir de le voir souffrir ? Par sadisme ? Tu parles d’un ami !

Dans le cantique à la neuvième strophe, l’Àme se pose la même question que moi ;

Pourquoi donc avez-vous blessé ce cœur,
Et pourquoi ne l’avez-vous pas guéri ?

La suite du cantique raconte comment finalement l’âme est guérie par les épousailles qu’elle contracte avec l’ami, mais je n’ai pas trouvé d’explication à la question.

Jean de La Croix n’est pas Jean de la Fontaine, un cantique n’est pas une fable, il ne se ponctue pas par une morale, c’est un chant à la louange d’un sentiment religieux et le sentiment religieux ne s’explique pas, il ne fait que s’éprouver à travers des épreuves comme celle qu’à vécu ma mère dans les derniers mois de sa vie.

Au sentiment religieux, à la beauté, à la tendresse, à la compassion, à tout ce qui console malheur est bon.

 

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