VENGEANCE !

Il est dix-sept heures, à Paris, à deux pas de la gare Montparnasse. Vincent, un étudiant d’une vingtaine d’années a rendez-vous pour la première fois avec une psychiatre. Il y a quelque jours, assailli par l’angoisse, il a décidé de sauté le pas et d’aller consulter. Le voilà dans les escaliers en colimaçons qui le mène au cabinet médical. Dans la salle d’attente, une jeune femme est assise à feuilleter un magazine. Elle sort brièvement de sa lecture pour répondre d’un mouvement de tête à son bonjour timide. À peine installé sur une chaise, il se dit qu’il est temps de repartir, que finalement c’est inutile de venir ici, que ça allait beaucoup mieux, que si on allait voir un psy à chaque fois qu’on avait un coup de cafard, on en finirait pas. Il commence à se plaindre du fait qu’il se plaint. Ça lui rappelle son enfance, ce sentiment d’être une « petite nature », toujours à pleurnicher, un « Caluméro » comme l’appelaient ses frères et sœurs en se moquant de lui.

Une dame se présente dans l’encadrure de la porte. Elle doit avoir une cinquantaine d’années, elle est petite, tailleur et veste assortie, style « bon chic, bon genre ». De sa voix fluette, elle l’appelle par son nom, en le faisant précédé d’un « Monsieur » qui le déstabilise un peu plus. Il est surpris car il s’attendait à ce que ce soit la jeune femme qui était arrivée dans la salle d’attente avant lui qui soit appelée à suivre la bourgeoise tirée à quatre épingle. Il ramasse rapidement ses affaires et la suit dans une petite pièce à la moquette épaisse et rouge. Elle le fait passer devant elle au moment de franchir le seuil de la porte en lui indiquant près de la fenêtre, un fauteuil de style ancien à l’allure très confortable. Il s’en approche mais renonce à s’assoir, décidé à repartir. Un peu embarrassé, il dit;

– Hum… En faite, je suis désolé de vous avoir fait perdre votre temps mais je pense que je n’ai rien à faire ici, c’est que j’ai eu un coup de cafard il y a quinze jours mais ça va beaucoup mieux.

– Maintenant que vous êtes là, je vous en prie, asseyez-vous.

Elle lui montre de nouveau le fauteuil vide. Vincent finit par se laisser convaincre et s’assoit sur le devant de l’assise, prêt à se lever pour partir au plus vite.

Elle s’assoit à son tour, face de lui, à côté de la porte d’entrée dans un fauteuil jumeau au sien. Il s’attend à ce qu’elle parle mais elle reste silencieuse, alors il embraye de nouveau pour la convaincre de l’inutilité de sa présence en ce lieu. Il repense à la jeune femme dans la salle d’attente qui était arrivée très en avance à son rendez-vous ;

– Non mais vraiment, c’est pas la peine, il y a tant d’autres personnes qui auraient besoin d’être ici et à qui je prends la place, pour rien…

Vincent la regarde alors droit dans les yeux, chose qu’il n’avait encore jamais faite jusqu’à présent, lui lançant simplement quelques regards furtifs.

Elle soutient son regard fixement, l’échange dure quelques secondes, le temps d’évaluer ce que l’autre avait dans le ventre.

Elle interrompt le silence en lui demandant,

– Que c’est-il passé il y a quinze jours pour que vous ayez ce « coup de cafard » ?

– Non, mais c’est rien, c’est juste que nous étions chez mes parents avec mes frères et sœurs et ma mère nous expliquait l’origine de nos prénoms, et à mon sujet, elle s’est exclamée, « Vincent, c’est Saint Vincent de Paul ! ». Je le savais déjà que c’était en référence à cette personne qu’elle m’avait prénommé ainsi mais je ne sais pas pourquoi, ça m’a fait flipper, ça m’a fait le même effet que quand on tourne sur soi-même à toute vitesse, une impression de déséquilibre. Mais c’est fini maintenant, ça va mieux.

L’étudiant ponctue sa phrase d’un sourire qui se veut rassurant et se met en position d’éjection immédiate du fauteuil, prêt à s’ériger devant elle en prenant appui sur les accoudoirs. S’ensuit de nouveau un échange de regards inquisiteurs et prolongés. L’expression du visage de la psy est empreinte d’une grande gravité, ce qui a pour effet de rassurer le jeune homme parce qu’il sent qu’en dépit de tous les efforts qu’il fait pour masquer son état psychologique réel, elle en perçoit le caractère chaotique. En effet, s’il est venu la voir, c’est que le tournis ne s’était pas arrêté mais qu’au contraire il prenait de plus en plus d’ampleur, faisant valdinguer tout autour de lui. Depuis ce repas familial, il n’était pas retourné en cours, avait rompu avec sa copine et passait la plupart de son temps dans sa chambre à s’abrutir avec de l’alcool et des cigarettes, il envisageait de mettre fin à ses jours. L’expression du regard de la psy lui laissait penser qu’elle avait deviné tout cela et il pensait que l’ayant deviné, elle pourrait le sortir de ce tourbillon infernal, c’est pourquoi il s’est confié à elle, et quand à la fin de l’entretien, elle lui a proposé une date pour une nouvelle entrevue, il n’a pas cherché à s’esquiver, bien au contraire. Lui qui hésitait il y a un peu plus d’une demi-heure à honorer son rendez-vous, lui qui avait été sur les « starting-blocks » le plus clair de la rencontre, le voilà installé au fond du fauteuil et c’est elle désormais qui se lève et lui tend la main pour lui signifier qu’il devait quitter la place. Il l’imite et lui tend la main à son tour. En la lui serrant, avec un petit sourire, la psy lui rappelle la date et l’heure du rendez-vous qu’ils venaient de convenir ensemble et qu’elle venait de noter dans son agenda.

En sortant du cabinet, le jeune homme se trompe de porte, plutôt que de prendre celle de la sortie, il ouvre celle de la salle d’attente. La jeune fille est encore là. Elle lève les yeux vers l’étourdi tout en s’apprêtant à se lever croyant que c’était son tour, elle est déçue, il s’excuse;

– Oh! Pardon…

Puis il repart dans la bonne direction, léger, il dévale les escaliers. Dehors, Il fait nuit, l’air est frais, il ferme son blouson, allume une cigarette sur laquelle il tire de grandes bouffées. Il ne regagner pas sa piaule lugubre, sale et en vrac, pour arpenter au hasard les rues de la ville éclairées désormais par les enseignes et les phares des voitures. En marchant, une chanson de Serge Gainsbourg lui vient en tête, il la fredonne;

Je suis venu te dire que je m’en vais,
Et tes larmes n’y pourront rien changer
Comme dit si bien Verlaine au vent mauvais
Je suis venu te dire que je m’en vais…

Une lueur d’espoir est née avec cette rencontre mais elle a tôt fait de s’éteindre. Dès le lendemain les idées noires ont refait surface. Les tentatives de retourner en cours se sont avérées être des échecs. L’étudiant n’arrive pas à se concentrer et la fréquentation des autres lui est devenue pénible. Un sentiment d’insécurité commence à poindre en lui. Ses sorties à marcher sans but dans les rues de la capitales se font de plus en plus longues et de plus en plus nombreuses, il ne retrouve son lit que courbaturé et épuisé pour dormir quelques heures. Le jour du second rendez-vous est arrivé, il s’y rend mais ne parviens pas à prononcer un mot de toute la séance. Tout son corps est crispé et ses mâchoires restent bloquées. La psy n’insiste pas devant le mutisme du jeune homme. Avant qu’il ne parte, elle lui donne un rendez-vous pour la semaine suivante et lui tend une carte sur laquelle est inscrit le numéro d’un de ses confrères qu’elle lui recommande de contacter si il ne se sentait pas mieux d’ici-là. Il glisse la carte dans sa poche. Vincent évite désormais tout contact avec les autres. Il ne va plus à la fac et s’arrange pour ne pas croiser les personnes qui vivent à l’endroit où il réside, une maison religieuse qui loue de petites piaules à bon marché, à des étudiants . De peur d’être agressé, il s’est armé d’un couteau de chasse qu’il met dans sa poche dès qu’il sort de sa chambre et qu’il cache sous son oreiller quand il essaie de dormir. Les gens lui apparaissent comme hostiles, le moindre bruit dans le couloir le met aux aguets. Il ne trouve de réconfort qu’avec l’alcool ou en lisant les lettres que Vincent Van Gogh a écrit à son frère ou encore en allant s’assoir des heures durant dans la salle du musée d’Orsay où est exposé un autoportrait du peintre. Il a tapissé la fenêtre de sa chambre de photocopies en noir et blanc de cet autoportrait et a criblé de trous le visage du « suicidé de la société » en le brulant avec l’extrémité incandescente d’une cigarette. Ce rideau d’autoportraits lui cache la vue du mur d’une chapelle où sont conservées les reliques de Saint Vincent de Paul. Il se trouve en effet que grâce aux relations de sa mère dans le milieu religieux, le jeune homme a trouvé une location à la maison des Lazaristes, congrégation fondée par le Saint Homme. Difficile d’oublier dans cet endroit qu’il lui est dédié ; des sculptures et des portraits ornent généreusement le bâtiment.

Un matin, en allant aux toilettes  (sortie obligatoire), il croise dans un couloir, le religieux responsable des logements loués aux étudiants. Vincent rase le mur mais ne parvient pas à éviter le prêtre qui voyant que l’étudiant fait mine de ne pas le voir se met en travers de son chemin.

– Ah! Vincent, te voilà! On ne te vois plus, tu ne viens plus manger avec nous et chaque fois que je viens frapper à la porte de ta chambre, je ne trouve personne, il semblerait que tu ne te rendes plus à la fac… que ce passe t’il ? Ça va ?

Vincent lève son regard vers le religieux puis le ramène presque aussitôt vers le sol et invente un mensonge;

– Oui, ça va, je dîne au restaurant universitaire en ce moment mais je vais bientôt revenir manger ici.

– Mais pourquoi détournes-tu ton regard de moi ?

– C’est pas vous.

Le prêtre est surpris, il regarde autour de lui, il n’y a personne.

– Mais si c’est pas moi, c’est qui alors ?

– C’est Saint Vincent de Paul derrière vous.

Derrière le prêtre est accroché un portrait du saint. Le curé étonné se retourne pour vérifier et reviens à la discussion.

– Mais tu as quelque chose contre Saint Vincent de Paul ?

– Je m’en méfie.

L’homme d’église interloqué et un brin agacé conclue,

– Eh bien tu ferais bien de t’intéresser à ce qu’il a fait de sa vie et ta méfiance s’envolerait.

En fait, il s’agissait bien plus que d’une simple méfiance. Si le jeune homme ne voulait pas croiser le regard du saint, c’est qu’il lui semblait animé d’une forte animosité à son encontre. Quand il repasse devant devant lui au retour des toilettes, il a l’impression que les yeux du saint le poursuivent, menaçants. Vincent décide de quitter au plus vite les lieux. Son délire augmente à la vitesse de son angoisse, il lui vient maintenant l’idée d’incendier la chapelle où sont conservées les reliques de Saint Vincent de Paul, il espère échapper à cette pensée une fois dehors, mais dans la rue, son sentiment de persécution ne diminue pas. Il se sent maintenant poursuivit par les « sbires » de son hôte. Il suspecte les passants, son couteau dans la main, prêt à s’en servir au moindre regard de travers. En passant devant une boutique qui vend des cartes téléphoniques, il en achète une sur laquelle est reproduit l’autoportrait de Van Gogh qui recouvre la fenêtre de sa chambre. Il la glisse dans une poche en refermant sa main libre dessus. Dans son esprit, Van Gogh et lui sont tous les deux des victimes du troisième Vincent. Van Gogh est son frère d’arme. Il lui parle, il est le seul en capacité de le comprendre, il se voit dans ses yeux. Il fait encore quelques mettre et devant une station de métro, tout se met à tourner très vite autour de lui, il est comme emporté par un tourbillon qui l’entraîne dans un trou noir. Il a l’impression de chuter sans parvenir à s’accrocher aux parois qui défilent à une vitesse vertigineuse sous ses yeux. Il se retrouve allongé sur les trottoir. Il entend des voix autour de lui,

– Ouh ! Ouh ! ça va ? Vous m’entendez ?

Des passants se sont attroupés. Quelqu’un lui touche l’épaule.

– Vous voulez qu’on appelle les secours ?

Vincent reprends un peu ses esprits, il entends une autre personne dire « Il a fait une crise d’épilepsie ».

On l’aide à se relever. On lui demande à nouveau si il faut appeler quelqu’un. Il réponds que non, que ça n’est pas grave, que ça lui arrive parfois, qu’il ne faut pas s’inquiéter et il reprends son chemin, avec une seule idée en tête, trouver une cabine téléphonique pour composer le numéro que lui a donné la psy avant qu’une crise d’angoisse ne l’assaille à nouveau.

Une fois le psy en ligne, il lui explique que ça ne va pas, qu’iĺ se sent poursuivis par Saint Vincent de Paul et ses amis. Le psychiatre n’a pas l’air surpris, il semble s’attendre à ce coup de téléphone. Il propose de le voir tout de suite à son cabinet. Vincent y fonce. Un patient attends assis dans la salle d’attente. Lui ne s’assied pas, il tourne en rond dans la pièce en fixant le sol. Quand on vient le chercher, l’étudiant encore apeuré raconte ce qu’il lui arrive, le médecin note tout sur un carnet au fur et à mesure qu’il parle. Encore sur le « qui-vive », il se retourne au moindre bruit. Le médecin lui parle de bouffées délirantes, d’un traitement qu’il devra prendre absolument, d’un nouveau rendez-vous dans trois jours pour évaluer ses effets, il lui donne un cachet qu’il avale. Quelques minutes plus tard, le monde lui semble être en coton.

De retour dans sa chambre, il s’écroule sur son lit sans même ôter ses chaussures et s’endort profondément.

Le lendemain après-midi, Vincent est réveillé par des tambourinements qui se font de plus en plus bruyants à la porte de sa chambre. L’esprit encore tout embrumé, il se lève péniblement de son lit, prenant appui sur une chaise qui lui sert de table de chevet. Derrière la porte on l’appelle ;

– Vincent ! Vincent ! Allez, ouvre maintenant ! Allez, ouvre ! Ouvre, sinon je me sers de ma clef !

Vincent à voix très basse, la bouche pâteuse, répond,

– C’est bon, j’arrive.

Il franchit les trois mètres qui séparent son lit de la porte, tourne la clef dans la serrure et sans même qu’il ait à tirer dessus, la porte s’ouvre sous la pression du prêtre qu’il avait rencontré la veille dans le couloir qui mène aux toilettes. Celui-ci est excédé;

– Mais qu’est-ce que tu fais ? Ça fait dix minutes que je frappe à la…

Découvrant l’état de la chambre du jeune homme, le prêtre stupéfié, s’interrompt. Le sol est jonché de mégots de cigarettes, de cadavres de bouteilles de bière, l’évier est rempli de vaisselle sale baignant dans une eau brunâtre, le bureau est couvert de papiers chiffonnés, la poubelle déborde de peaux de bananes pourries et de pelures d’orange. Une odeur de tabac froid mêlée à celle de la bière se joint à la celle de la pourriture des épluchures.

Le prêtre désignant les photocopies de l’autoportrait de Van Gogh recouvrant la fenêtre, ordonne ;

– Tu vas commencer par m’enlever ça.

Mais l’étudiant reste immobile et silencieux.

La colère du responsable des logements étudiants monte encore d’un cran devant le mutisme du jeune homme.

– Mais c’est pas possible, regarde l’état de cette chambre, on t’a fais une faveur en te permettant de loger ici, voilà comment tu nous remercies ! Tu sais, il y a plein de jeunes pleins qui rêveraient de pouvoir loger ici ?

Puis il continue à le sermonner tout en arrachant les autoportraits du peintre.

Vincent ne l’entends plus, il a arrêté de l’écouter à partir du moment où il a détruit le premier d’entre-eux. Il a sorti le couteau de son blouson. Il tiens l’arme à des deux mains, la soulève vers le plafond et comme si il se servait d’une hache pour fendre du bois, il utilise tout son poids pour la planter dans le dos du prêtre tout occupé à détruire le reste de son œuvre. L’homme s’écroule sur le sol, Vincent extrait la lame de la chair sanguinolente et frappe de nouveau le corps du religieux allongé sur le sol, face contre terre. Il refait le geste une dizaine de fois. Une flaque rouge couvre le plancher de la petite chambre. Essoufflé par l’effort violent qu’il vient d’accomplir, l’étudiant reprends sa respiration. Il se redresse, fait le tour du cadavre et se penche une dernière fois vers lui pour lui trancher l’oreille droite, puis se redresse la brandissant avec le couteau vers le ciel en criant ;

– VENGEANCE!.

Il décide alors de sortir de sa chambre et d’aller poursuivre sa chasse aux sbires de Saint Vincent. En passant devant le portrait du Saint qui lui avait semblé le menacer la veille, il le lacère rageusement avec la lame encore dégoulinante de sang. Ensuite, il ouvre toutes les portes qui se présentent à lui, mais l’aile du bâtiment réservée aux étudiants est déserte en ce milieu d’après-midi de semaine. Il se dirige alors vers la partie de l’édifice dans laquelle sont hébergés les religieux. Au fond d’un long couloir, il aperçoit, installé à l’accueil de la maison des Lazaristes, Marco, un séminariste sud-américains. Le futur prêtre le voyant au loin arriver couvert de sang, un couteau dans une main, une oreille dans l’autre se lève de sa chaise et cours vers la sortie de la maison en appelant à l’aide. La lourde porte d’entrée lui résistant et voyant Vincent fondre sur lui, Marco se rue alors vers la chapelle, il y rentre en prenant soin de refermer la porte à clef derrière lui. Vincent qui est à ses pas tente de forcer l’entrée avec l’épaule, mais n’y parvenant pas, il se recule de quelques pas pour prendre son élan et après plusieurs coup de pieds, il fait céder la serrure et entre. La chapelle semble vide. Gardant la porte d’entrée qui est aussi la seule porte de sortie du lieu de culte, Vincent fouille la pièce du regard. On n’entend rien d’autre que le bruit des voitures qui circulent rue Sèvres. Les possibilités de se cacher ne sont pas nombreuses. L’étudiant s’allonge sur le sol pour voir si il ne pourrait pas découvrir ainsi les pieds de Marco. L’idée est bonne car en balayant du regard sous le confessionnal, il devine une paire de chaussures sous le rideau qui isole les pénitents. Silencieusement, il s’approche et d’un geste rapide le pousse. Marco est recroquevillé dans le fond du confessionnal, se protégeant le visage de ses mains et suppliant Vincent de l’épargner, mais le jeune homme reste sourd à sa requête. Débordant de haine il assène de toutes ses forces, des coups de couteau dans le corps du séminariste. Celui-ci s’effondre et gît sur le sol comme un pantin désarticulé.

Le double meurtrier accompli alors ce qui devient un rite, il lui tranche l’oreille droite et réïtère sa célébration de victoire, les bras tendus vers le ciel avec son arme et son trophée dans les mains, et crie dans la chapelle vide,

– VENGEANCE!

Il s’avance alors vers le centre de la pièce déserte et contemple les vitraux représentants Saint Vincent de Paul soignant les malades, recueillant dans la neige au pied d’une église un enfant abandonné enroulé dans une couverture… puis son regard s’arrête sur un portrait du saint dont les yeux lui semblent lui exprimer du mépris pour ce qu’il vient de faire. Il envisage de le lacérer mais il est inatteignable car situé trop haut. Il cherche quelque chose pour se hisser à sa portée. En voyant des cierges allumés prêt de l’entrée de la chapelle, lui vient l’idée de l’incendier. Il va en chercher un et en profite pour récupérer des liasses de prospectus vantant l’intérêt du denier du culte ainsi qu’une pile de carnets de chant. Au pied du tableau, il enflamme les papiers. Au fur et à mesure que le feu prend de l’ampleur, il l’alimente avec des chaises dont l’assise est en paille. Le feu s’élance alors rapidement vers le tableau. La scène lui fait penser à un bûcher dont les flammes arriveraient maintenant au niveau de la tête du Saint. Le feu dévore le portrait et ses alentours, il s’attaque désormais les reliques du Saint homme.

La fumée commence à pénétrer les poumons du meurtrier qui tente de s’extraire de la chapelle mais les flammes ont embrasé l’entrée. Il revient alors vers le centre de l’édifice, l’air opaque envahit l’espace, Vincent tente de trouver un air moins vicié au ras du sol, il avance à quatre pattes, puis, asphyxié, s’étale de tout son long, les bras en croix, sur le ventre, juste devant l’autel, dans une posture proche de celle qu’aurait du prendre Marco à l’occasion de son ordination.

Quand les pompiers arrivent quelques minutes plus tard, ils découvrent le criminel inanimé mais encore vivant avec son couteau ensanglanté à ses côtés. Ils parviennent à l’extraire de la chapelle avant que les flammes ne l’atteignent. Le corps de Marco, déjà à moitié calciné n’est retrouvé que lorsque l’incendie est complètement éteint. La police arrivée rapidement sur les lieux échafaude en quelques heures un scénario qui correspond dans ses grandes lignes à la réalité. Tout laisse à penser aux enquêteurs que Vincent a tué le prêtre et l’apprenti prêtre avant d’incendier la chapelle. Quand au mobile des crimes, le coup de folie de ce jeune homme jusqu’alors sans histoire reste la piste privilégiée. Cette hypothèse est renforcée par le mode opératoire utilisé par l’agresseur, chacune des victimes présente de multiples plaies profondes, les coups de couteaux ont été portés avec une violence extrême, de plus leur oreille droite a été sectionnée. Pour qu’elle raison ? Ça n’est pas le meurtrier qui pourra l’expliquer, tout du moins dans l’immédiat. Sa vie est sauve, mais il est plongé dans un coma profond, il ne peut donner aucun renseignements et les médecins du secteur de réanimation de l’Hôpital de la Pitié Salpêtrière se montrent réservés quand à l’intégrité des facultés mentales du jeune homme après son réveil éventuel, le cerveau ayant été privé d’oxygène pendant de longues minutes.

C’est en inspectant le lieu du premier assassinat que les enquêteurs vont trouver l’explication. Dans la chambre de Vincent, ils découvrent de nombreux documents en rapport avec Vincent Van Gogh. Tout d’abord, les photocopies de l’autoportrait percé de brûlures de cigarettes, l’un d’eux était resté dans la main de celui qui les avait arraché, déclenchant par la même occasion, la furie meurtrière de l’étudiant. Il était froissé, à moitié déchiré, tâché de sang. Nul doute que le jeune homme aurait apprécié cet ajout tout involontaire que le prêtre avait apporté à son œuvre. Ensuite les enquêteurs ont retrouvé divers livres consacrés au peintre, tous très largement annotés de phrases dans lesquels Vincent s’adressait à lui comme à un frère de persécution, l’un de ces ouvrages leur permit de comprendre pourquoi les religieux avaient été mutilés, c’était une compilation de l’ensemble des autoportraits du maitre de l’impressionnisme, à la page 63, ils tombèrent sur celui à l’oreille coupée, il était barré en rouge et en majuscule par ce mot, « VENGEANCE ! ».

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s