« Une rivière de sperme »*

Quand Marine Le Pen nous invite à lire ou à relire un roman dans lequel l’auteur parle des migrants comme d’une vague « puante », « une rivière de sperme », « des rats », « un boa humain affamé » s’échouant sur les côtes provençales avec la complicité des Français « bougnoulisés »**, je vous invite à lire ou à relire ce poème d’André Laude sur le même sujet et à ne jamais céder à la haine ;

j’ai pris le train des émigrants
chacun gardait au creux de la paume
un peu de terre natale
qu’il pétrissait en la mouillant de larmes secrètes

chacun diminuait à mesure
que le pays s’éloignait
dans les yeux des interrogations
dans le coeur une sourde lanterne

j’ai pris le train des émigrants
De beaux enfants bruns et insouciants
riaient comme des jeunes pousses
en demandant des explications

j’ai pris le train des émigrants
Turcs Portugais Arabes
l’odeur de tabac et des corps
Et dans le noir du sommeil une guitare de nostalgie.

André Laude, Vers le matin des cerises.

*Jean Raspail, Le Camp des Saints

**http://www.20minutes.fr/monde/2025935-20170307-comment-roman-francais-prise-fn-influence-conseiller-donald-trump-steve-bannon

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296. À André LAUDE

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C’est la fin, le poète est au bout du rouleau,
Quelques beaux vers et il paiera l’addition.
Des litres de misère, autant de distorsion,
La facture est salée, il y laisse sa peau.

Nul regrets pour sa vie de céleste clodo
À tenir dans les bars de longues discutions
Sur notre destinée, éternelle question,
À appâter la rime, assis au bord d’un pot.

Familier de l’angoisse, il connaît ses recoins,
C’est en sa présence que la vie se disjoint,
D’une brasure dorée, il crée l’unité.

Éclaireur de l’âme, il est en première ligne,
Contre l’obscurité, ses armes sont ses lignes,
Partout où est la beauté, le monde est sauvé.

https://misquette.wordpress.com/2014/10/11/cinquante-neuf/

59. Un bond d’amour

Le bon d’amour d’André LAUDE.

– Est-ce qu’il y a une gloire terrestre pour le poète ?

André LAUDE :
– Non, pas du tout, surtout pas pour les enfants de Rimbaud, Lautréamont, Blaise Cendrars et autres, le poète n’est pas ici-bas d’ailleurs pour atteindre une gloire terrestre, il est là pour mener un obscur combat dont il ignore la finalité, si il y en a une, il est là pour attester que ça ne va pas et que ça ne va pas seulement dans l’ordre social, j’ai toujours pensé que le poète est concerné par l’ordre social, il est aussi un citoyen, un individu mais il est là aussi pour mettre en cause quelque chose qui est bien plus difficile à expliciter, c’est la situation humaine quoi, la place entre les étoiles, la terre, les astres, les énigmes de la vie, de la mort de la haine, de l’amour.

(…)

La singularité même du fait poétique et de l’action poétique, de l’acte poétique, du processus qui nous mène à écrire ce qu’on appelle étrangement la poésie, la poésie, « faire » en grec, la première écriture, on en vient d’ailleurs à séparer la poésie du reste comme si la poésie était au sommet de la montagne, parce que le poète serait un démiurge, serait quelque chose entre Zaratoustra et Zeus, bon je veux bien, je met la poésie au sommet, mais l’écriture poétique entraînant les problèmes les plus graves, on peut écrire des livres sans avoir d’angoisses, sans se torturer la tête sur le sens de la vie et autre, on peut écrire de gentils petits romans… pas un authentique poète, il se heurte à quelque chose qu’au mieux il appèlera la quête de l’absolu, il se heurte à des fantômes, donc va plutôt vers une destruction qu’autre chose, donc ça ne peut pas être rapproché de l’exercice honnête d’un métier,… C’est un acte fondamental, où il va de la vie et de la mort, c’est un acte dans lequel le poète s’immerge, je dirais même que ce qui compte le plus c’est pas le poème pour le poète, c’est l’acte même qui l’amène à l’écriture du poème.

A la fin de l’interview, André LAUDE se décrit comme étant au bout du rouleau. Il meurt le 24 juin 1995, cette video, elle, a été tournée le 20 janvier de la même année. Il précise;

Un poète au bout du rouleau, ça veut dire un poète dans la merde, un poète pas bien dans sa peau, etc… tout en gardant une certaine joie si possible, même si on a très mal au ventre…

Les définitions de la poésie sont si nombreuses qu’on peut se demander si il n’y en a pas autant qu’il y a de poètes. J’en ai trouvé une dans cette poésie d’André LAUDE que je trouve très juste;

si j’écris c’est pour que ma voix vous parvienne
voix de chaux et sang voix d’ailes et de fureurs
goutte de soleil ou d’ombre dans laquelle palpitent nos sentiments

si j’écris c’est pour que ma voix vous arrache
au grabat des solitaires, aux cauchemars des murs
aux durs travaux des mains nageant dans la lumière jaune du désespoir

si j’écris c’est pour que ma voix où roulent souvent des torrents de blessures
s’enracine dans vos paumes vivantes, couvre les poitrines d’une fraîcheur de jardin
balaie dans les villes les fantômes sans progéniture

si j’écris c’est pour que ma voix d’un bond d’amour
atteigne les visages détruits par la longue peine le sel de la fatigue
c’est pour mieux frapper l’ennemi qui a plusieurs noms.

(André Laude, Comme une blessure rapprochée du soleil, La pensée sauvage, 1979)

La poésie : un bon d’amour.

57. M’emmerde LA POÉSIE

m’emmerdent Lamartine et Saint-John Perse, François Coppée et Paul Claudel, Valéry et André Laude. M’emmerdent les grands trafiqueurs qui filent la rime, le verset, le beau langage vérolé.
M’emmerde LA POÉSIE

J’exige la fin du divorce entre le verbe et les choses

La poésie est inadmissible. Ce n’est pas un livre, n’est pas un poème, non plus un anti-livre, un anti-poème. C’est de l’absence qui jargonne, bafouille, éructe, vocifère, incendie. L’absence à laquelle je suis condamné depuis que la queue de mon père a trouvé le trou de ma maman.

André Laude – La poésie inadmissible

Il y a des poètes qui vous bousculent plus que d’autres. André LAUDE est de ceux-là. Il lance à la volée des mots qui sautent à la gueule. Ceci n’est qu’un passage d’un texte beaucoup plus long dont j’ai eu du mal à extraire uniquement ces quelques phrases. Peut-être la phrase qui m’interpelle le plus est « J’exige la fin du divorce entre le verbe et les choses ». Elle exprime sa colère, son impuissance. André LAUDE souffre, il est révolté contre ce qu’il appelle « l’absence », que les mots, que la poésie elle-même, ne semble pas être en mesure de combler. Il ne nous dit pas ce qui est absent, mais on le devine, il s’agit de l’amour, de l’impression d’unité qu’il procure. Ce texte montre à quel point la poésie est présente pour lui. Elle semble s’imposer à lui, car quand bien même il se défends d’en faire, il en produit, par exemple, par cette phrase, poétique au possible, et dans laquelle je vois une superbe définition de la poésie, « C’est de l’absence qui jargonne, bafouille, éructe, vocifère, incendie. » En cela, par le fait qu’il soit poétique alors même qu’il cherche à nous dire l’inanité de la poésie, ce texte est un manifeste pour la poésie plus puissant encore qu’un autre texte saisissant d’André LAUDE, qui se veut, lui, au contraire, en être une apologie;

Sans Poésie – libre, follement libre – l’univers serait boule morte. La poésie aux lèvres rouges : la potion magique pour guérir, peut-être, l’angoisse électrique de l’inconnu qui écrivit une certaine heure de fièvre sur les murs de Mai 1968 : « Y a t-il une vie avant la mort ? »

Extrait de Poésie urgente.