77. La liberté 11

À bicyclette, elles se dépassent, dépassent parfois les autres et dépassent doublement les bornes !

Suite et fin du débat sur le thème de la liberté, commencé à l’article 64, entre le marquis de Sade et Sainte Thérèse d’Avila sur le plateau d’Apostrophe.

T – « Le seigneur veut parfois, comme je l’ai dit, que le corps jouisse aussi, puisqu’il se montre maintenant soumis à la volonté de l’âme. »

S – Je lui donne raison, pour une fois, à ton seigneur, « Il n’y a de vrai que les sensations physiques. »

BP – Mais, quand même, Sainte Thérèse D’Avila, la luxure étant l’un des sept péchés capitaux, je ne vous l’apprends pas, comment Dieu peut-il vouloir que le corps jouisse ?

T – C’est sa volonté, qui puis-je ? « Nous sommes aussi incapable de retenir le corps que l’âme. »

BP – Mais c’est contradictoire, c’est impossible !

T – Je sais, je suis atteinte d’une « sainte folie », « je dépasse les bornes, » mais, « il n’y a pas de raisons qui suffisent à m’empêcher de sortir de moi-même, quand le seigneur lui-même me sort de moi. »

BP – « Dépasser les bornes », voilà en tout cas, un point sur lequel vous vous retrouvez l’un et l’autre ! (Il jette successivement un regard vers l’un puis vers l’autre de ses invités) Bien, et bien voilà que s’achève, de manière très appropriée, cette émission consacrée à la liberté. Les bornes, vous qui nous regardez, j’espère que vous les aurez, vous aussi, dépassées en suivant ce débat. Je vous remercie vivement, (Il se tourne, de nouveau, vers les deux écrivains, en faisant à chacun une courbette, à l’énonciation de leur nom) Sainte Thérèse D’Avila et Mr le marquis de Sade, d’avoir fait un si long déplacement dans l’espace et dans le temps pour venir sur ce plateau. Est-ce que vous voulez ajouter quelque chose, en une phrase, le temps nous est compté… ?

(Sainte Thérèse et le marquis se jaugent, ils semblent avoir envie de s’exprimer à nouveau, ils se font des politesses pour laisser à l’autre le loisir de le faire en premier)

T – Mais Donatien, je t’en prie…

S – Garde tes prières pour qui tu sais ! (Sourire général) Sérieusement, Thérèse, je n’en ferai rien, s’il te plait, je vais encore passer pour un goujat !

T – Bon et bien, je dirais, « Soyons tous des fous pour l’amour de celui qui s’est laissé nommé ainsi pour nous. »

S – Moi, je voudrais dire quelque chose pour ma défense, je suis, comme vous le savez, souvent, attaqué, pour mon comportement, toi-même Thérèse, je crois avoir compris, que tout à l’heure, en précisant que j’étais « parfois » drôle, que tu faisais allusion aux crimes qu’on m’attribue, mais la vérité est que « oui, je suis libertin, j’ai conçu tout ce qu’on peut concevoir dans ce genre-là, mais je n’ai sûrement pas fait tout ce que j’ai conçu et ne le ferai sûrement jamais. Je suis un libertin, mais je ne suis pas un criminel ni un meurtrier. »

BP – Voilà qui est dit. Quoi qu’il en soit, merci encore à vous deux. (Il fixe la caméra) il ne me reste plus, chers téléspectateurs, qu’à vous recommander, si vous voulez aller plus loin, deux livres, qui finalement, si j’ai bien compris, Mme d’Avila, sont, en quelque sorte, tous les deux, des livres d’initiation à l’érotisme, « Le château Intérieur » dont vous êtes l’auteur, Mme d’Avila, (il présente la couverture du livre à la caméra)  » et l’autre, « La philosophie dans le boudoir » du marquis de Sade, (Il fait de même avec) et puis bien sûr, n’hésitez surtout pas à nous transmettre vos remarques et commentaires par courrier électronique à l’adresse suivante;

https://misquette.wordpress.com

C’est avec un grand plaisir que nous en prendrons connaissance.

Je vous laisse avec Jean Offredo, qui va vous présenter le journal de la nuit. À la semaine prochaine.

76. La liberté 10

L'Extase de saint François Le caravage
L’Extase de saint François
Le caravage

Suite de l’émission d’Apostrophe consacrée à la liberté, en présence du marquis de Sade et de Sainte Thérèse d’Avila.

BP – Pour ma part, je ne parlerais pas d’érotisme, il ne faut pas prendre ça au pied de la lettre, c’est imagé, comme l’est le cantique des cantiques.

(Le marquis, encore tout énervé par le récit de Sainte Thérèse d’Avila, intervient avant même que Thérèse puisse s’expliquer)

S – Et bien, je ne sais pas ce qu’il vous faut Mr Pivot ! C’est à se demander si vous n’êtes pas sourd ? (Il forme un pavillon avec ses mains autour de sa bouche pour amplifier le son de sa voix); ELLE A DIT QUE « LE CORPS Y A SA PART ».

BP – Je reconnais, dans votre manière de m’interrompre, votre tempérament bouillonnant, mais force est de constater que votre intervention est pertinente. (En se tournant vers la sainte)
Ça n’est pas très catholique de jouir de la chair !?

T – « Le seigneur veut parfois, comme je l’ai dit, que le corps jouisse aussi, puisqu’il se montre maintenant soumis à la volonté de l’âme. »

75. La liberté 9

Extase de Sainte Thérèse d'Avila. Détail.
Extase de Sainte Thérèse d’Avila. Détail.

À la suite des articles 64, 68, 69, 70, 71, 72, 73, 74.
Sainte Thérèse d’Avila (T) et le marquis de Sade (S) débattent de la liberté, sur le plateau d’Apostrophe, en présence de Bernard Pivot (BP).

BP – Je suppose que c’est dans la septième demeure que l’on… Heu… comme vous le disiez à l’instant, Mme D’Avila, jouit de Dieu ?

T – Oui, c’est bien cela, c’est dans la quatrième demeure que nous connaissons, « une faveur surnaturelle », mais c’est dans la septième, que j’appelle aussi, « la chambre nuptiale du roi », que ce fait, à proprement parler, l’union avec notre seigneur. À cet instant, « ce n’est plus nous qui vivons, mais c’est le Christ qui vit en nous ».

S – Tout est dit, il ne reste plus qu’à savoir par quel orifice, il t’a pénétré…

BP – S’il vous plait, Mr de marquis, un peu de respect quand même !

T – Ne vous inquiétez pas Mr Pivot, j’ai été très jeune, familiarisée avec ce sujet, j’étais à peine adolescente quand j’ai risqué de déshonorer ma famille avec un cousin éloigné, j’aurai pu tomber enceinte, et ça n’aurait pas été par « enchantement » ou par l’opération du saint esprit, cette fois… Il n’aurait plus manqué que ça, déjà que nous étions inquiétés par l’inquisition parce que mon grand-père était un juif converti…

S – « Que diable leur fissent-ils que cet homme fût juif ou turc et qu’ils ne le laissassent en paix ? »

T – Cette remarque est tout à ton honneur, Donatien, c’est celle d’un homme qui défends la liberté de culte, mais permets moi de répondre à ta question, qui a d’avantage trait à la liberté de cul…qu’à la liberté de culte. (Donatien sourit alors que Bernard Pivot reste impassible, imaginant par avance la sanction que va lui infliger le CSA pour ce nouveau dérapage verbal) À savoir, par quel orifice Jésus m’a pénétré ? (Bernard Pivot est atterré, il se prend la tête entre les mains) Et bien, au risque de te décevoir, Donatien, par aucun des orifices auxquels tu as eu recours pour pénétrer qui que ce soi, homme, femme ou animal. Pour ainsi dire, Jésus Christ, notre seigneur, a créé lui-même l’orifice par lequel il s’est introduit en moi.

S – Mais, tu ne me déçois pas Thérèse, bien au contraire, je trépigne d’impatience, la suite !

T – Et bien voilà comment ça c’est passé dès la première fois que je suis rentré dans la chambre nuptiale du roi, « J’ai vu dans sa main une longue lance d’or, à la pointe de laquelle on aurait cru qu’il y avait un petit feu. Il m’a semblé qu’on la faisait entrer de temps en temps dans mon cœur et qu’elle me perçait jusqu’au fond des entrailles; quand il l’a retirée, il m’a semblé qu’elle les retirait aussi et me laissait toute en feu avec un grand amour de Dieu. La douleur était si grande qu’elle me faisait gémir; et pourtant la douceur de cette douleur excessive était telle, qu’il m’était impossible de vouloir en être débarrassée. L’âme n’est satisfaite en un tel moment que par Dieu et lui seul. La douleur n’est pas physique, mais spirituelle, même si le corps y a sa part. C’est une si douce caresse d’amour qui se fait alors entre l’âme et Dieu, que je prie Dieu dans Sa bonté de la faire éprouver à celui qui peut croire que je mens. »

S – De tous les vices que j’ai inventés aucun n’est à la hauteur de celui-là ! C’est d’un érotisme torride ton affaire avec Jésus ! Nom de Dieu, tu as pris ton pied comme c’est pas permis ! J’en ai, en effet, du mal à te croire.

T – Il ne tient qu’à toi de prendre la voie de ton château intérieur et de connaître la même volupté.

S – Et bien, à ton tour de me croire, si il m’arrive de m’unir à Dieu de la sorte, je ne manquerai pas de l’insulter parce qu’« un de mes plus grands plaisirs est de jurer Dieu quand je bande; il me semble que mon esprit, alors mille fois plus exalté, abhorre et méprise bien mieux cette dégoûtante chimère.»

74. La liberté 8

 Les Espagnols construisent des châteaux dans l'air. Caricature britannique (1740)

Les Espagnols construisent des châteaux dans l’air. Caricature britannique (1740)

À la suite des articles 64, 68, 69, 70, 71, 72, 73.
Sainte Thérèse d’Avila (T) et le marquis de Sade (S) débattent de la liberté, sur le plateau d’Apostrophe, en présence de Bernard Pivot (BP).

BP – Partagez-vous ce point de vue, Sainte Thérèse d’Avila ?

T – Aucunement, je le répète, je l’ai écrit dans mon ouvrage, « Le château intérieur », la liberté, c’est la capacité de Dieu à élargir notre âme.

S – Dieu n’est que le fruit de ton imagination, un château en Espagne, en quelque sorte, et Dieu sait si tu t’y connais, en château en Espagne, toi qui en viens tout droit, d’Espagne !

(Les trois protagonistes de l’émission rient en cœur de la plaisanterie du marquis.)

T – Ah ! Que tu es drôle Donatien… Enfin… Parfois…

(La sainte femme jette alors un regard empli d’une gravité insondable vers son interlocuteur, qui, à son tour, s’assombrit brutalement, un froid glacial envahit le studio)

BP – Ne revenons pas là-dessus, pour l’instant, tout du moins. Madame d’Avila, qu’avez-vous à répondre à cela ? Dieu est un personnage qui sort tout droit de votre imagination ?

T – Non, c’est au contraire avec « les forces de l’entendement et de la volonté que nous progressons vers Dieu, l’imagination qui échappe à notre contrôle peut troubler le recueillement et nous plonger dans la mélancolie. »

S – (Avec le ton du vainqueur) Mais, en nous expliquant ce qu’était la théologie négative, il y a une minute, à peine, tu as soutenu que Dieu dépassait l’entendement !

T – Quel plaisir Donatien de te savoir attentif à mes paroles ! Oui, j’ai dit cela, mais je ne viens pas de dire le contraire ! Je viens de dire que nous PROGRESSONS vers Dieu avec les forces de l’entendement !

S – ( Sade prends un ton moqueur) C’est ça, Thérèse, c’est ça… Nous progressons… Nous progressons… et puis tout d’un coup, ( il claque des doigts) comme ça, comme par enchantement, Hop !, plus d’entendement, fini l’entendement, parti…

(Il fait mine de se lever en faisant, en même temps, un signe de la main, comme pour dire au-revoir, comme si lui-même allait partir)

T – C’est exactement ça Donatien, à la seule différence que ce que tu appelles « l’enchantement », j’appelle cela « la grâce ».

S – (En reprenant sa place) Et ta « grâce », (Le ton devient narquois) elle tombe du ciel, je suppose…

T – En quelque sorte, oui. C’est Dieu qui intervient, ça ce produit au niveau de la quatrième demeure. En ce lieu, « il n’y a ni imagination, ni mémoire, ni entendement qui puisse faire obstacle au bien dont on y jouit ».

S – La quatrième demeure ? (Malicieux) Mais t’en as construit combien, des châteaux en Espagne ?

T – (Elle sourit à nouveau de la blague du Marquis) Un seul, mais à l’intérieur, il y a sept demeures que l’on franchit au fur est à mesure de notre cheminement vers Dieu.

73. La liberté 7

Adam Miller  Je ne connais pas le titre, alors j'en ai imaginé un; La théologie négative, kesako ?
Adam Miller
Je ne connais pas le titre, alors j’en ai imaginé un; La théologie négative, kesako ?

À la suite des articles 64, 68, 69, 70, 71, 72.
Sainte Thérèse d’Avila (T) et le marquis de Sade (S) débattent de la liberté, sur le plateau d’Apostrophe, en présence de Bernard Pivot (BP).

S – Le mythe du mitard, alors !

(Bernard Pivot esquisse un sourire de politesse. Sainte Thérèse, elle, avance sur sa chaise et lève l’index de la main droite pour réclamer la parole, l’animateur l’apperçoit et s’empresse de la lui donner.)

BP – Mais je vous en prie, Mme d’Avila.

T – Je voudrais revenir sur ce que viens de dire Donatien à propos de « ces choses très singulières que nous ne devinerons jamais. »,…

BP – Je n’en attendais pas moins de vous.

T – Cela appelle, en effet, un commentaire de la part de la croyante que je suis. Jean serait peut-être plus apte que moi pour aborder cette question, mais je vais essayer d’en dire quand même quelque chose. Cette formule m’évoque la représentation que fait la théologie apophatique de Dieu.

(Bernard Pivot l’interrompt)

BP – Pardon, vous pouvez répéter, la théologie… ?

T – A, PO, PHA, TIQUE !

(Bernard Pivot prend un air dubitatif)

T – La théologie négative alors, si vous préférez.

(Bernard Pivot, qui est parfaitement ignorant de la chose, lui fait un geste du menton et de la main pour l’encourager à poursuivre, ce que fait immédiatement la Sainte, toute impatiente de pouvoir expliquer pourquoi cette citation du divin marquis évoque, pour elle, le divin tout court.)

T – Cette théologie s’oppose à la théologie positive en ce qu’elle n’attribue à Dieu aucune qualité. Selon elle, on ne peut dire ce qu’est Dieu. Pour citer un grand vulgarisateur de cette forme de théologie, Maître Eckart, « Dieu n’est ni bon, ni meilleur, ni le meilleur de tous. Qui qualifierait Dieu de bon serait aussi injuste que s’il qualifiait le soleil de noir ». On ne peut parler de Dieu que par ce qu’il n’est pas, parce que Dieu dépasse notre capacité d’entendement, on ne peut le saisir par l’intelligence, d’où le rapprochement que je fais avec « ces choses très singulières que nous ne devinerons jamais. » Me suis-je fais comprendre ?

S – Je ne saurais le dire, mais ce que je peux te dire, c’est que vous avez beaucoup d’imagination, toi et tes collègues religieux, tenants de la théologie antipathique…

(Le marquis de Sade ponctue sa phrase par un large sourire, repris aussitôt par ses deux interlocuteurs, soulagés de ne pas le voir s’emporter à nouveau)

BP – Vous, vous ne manquez pas d’imagination non plus, Mr le marquis, preuve en est que dans votre livre phare, Les 600 journées… Euh pardon, je me perds avec tous ces chiffres ! Dans votre livre, Les « 120 journées de Sodome, vous dénombrez pas moins de 600 perversions !

S – « Tout le bonheur des hommes est dans l’imagination, » Mr Pivot.

BP – Voici la preuve que vous faites autre chose que de blasphémer, « Dieu soit loué » si je puis dire ! Pourriez-vous nous éclairer sur cet aphorisme, s’il vous plait ?

S – « L’imagination est l’aiguillon des plaisirs ; dans ceux de cette espèce, elle règle tout, elle est le mobile de tout ; or, n’est-ce pas par elle que l’on jouit ? N’est-ce pas d’elle que viennent les voluptés les plus piquantes ? (Mais) l’imagination ne nous sert que quand notre esprit est absolument dégagé de préjugés : un seul suffit à la refroidir. Cette capricieuse portion de notre esprit est le libertinage que rien ne peut contenir ; son plus grand triomphe, ses délices les plus éminents consistent à briser tous les freins qu’on lui oppose ; elle est ennemie de la règle, idolâtre du désordre. »

BP – Voilà qui nous ramène de plein pied à notre sujet initial, la liberté. À vous entendre, Mr le marquis, l’imagination est pourvoyeuse de jouissance car pourvoyeuse de liberté.

72. Liberté 6

Une mite s'effondre
Une mite s’effondre

À la suite des articles 64, 68, 69, 70, 71.
Sainte Thérèse d’Avila (T) et le marquis de Sade (S) débattent de la liberté, sur le plateau d’Apostrophe, en présence de Bernard Pivot (BP).

BP – Hum… Êtes-vous si libre que vous le prétendez Mr le marquis ?

S – « l’esprit le plus libre qui ait encore jamais existé », ça n’est pas moi qui le dit, mais Guillaume Apolinaire, vous semblez cependant en douter…

BP – C’est que vous avez dit de vous-même, il y a quelques instants à peine, que vous étiez « athée jusqu’au fanatisme ». L’idée que l’on puisse être libre et fanatique en même temps me semble contradictoire. On n’a la liberté d’être fanatique, certes, mais un fanatique est prisonnier de ses certitudes, il ne parvient pas à s’en libérer, il n’est pas libre. Vous répondez bien, je trouve, à la définition que donne Winston Churchill du fanatique, « Un fanatique est quelqu’un qui ne veut pas changer d’avis et qui ne veut pas changer de sujet. »

S – C’est une remarque intéressante, Mr Pivot. Il est vrai que mon œuvre littéraire est fortement empreinte d’athéisme. On peu penser, en effet, si on les survole, que je n’ai pas fais grand chose d’autre finalement, dans mes écris, que de m’évertuer à attaquer Dieu, que de blasphémer, que de m’obstiner à prouver son inexistence, que d’associer obscurantisme et assujetissement à la croyance religieuse, mais si on s’y attarde, si on y regarde de plus près, on y trouvera des passages qui prouvent que ma pensée n’était pas centrée uniquement sur ce thème et qui plus est, pas si radicale que ça…

BP – Je vous en pris Mr le Marquis, précisez, tout cela est fort intéressant !

S – Et bien, par exemple, pour ce qui est du radicalisme, dans mon livre « Les crimes de l’amour », j’ai écrit ceci; « Élaguons, mais n’anéantissons pas tout, parce qu’il y a dans la nature des choses très singulières et que nous ne devinerons jamais. »

BP – Effectivement, c’est confondant ! J’ai du mal à penser que c’est vous qui avez écrit ça, un mythe s’effondre !

71. La liberté 5

Saint  jean de la Croix, marquis de Sade, même combat ?
Saint jean de la Croix, marquis de Sade, même combat ?

À la suite des articles 64, 68, 69, 70.

Sainte Thérèse d’Avila (T) et le marquis de Sade (S) débattent de la liberté, sur le plateau d’Apostrophe, en présence de Bernard Pivot (BP).

(Le marquis se rassoit dans un silence de cathédrale. Il sort un mouchoir de sa poche et s’essuie le front. Alors que Bernard Pivot reste silencieux, visiblement interloqué par ce qu’il vient de voir et d’entendre, Thérèse d’Avila prend la parole)

T – Donatien, je t’ai écouté avec beaucoup d’intérêt, tu as des convictions et tu les défends, mais cela ne t’oblige en aucune sorte à monter sur tes grands chevaux et à m’incendier ainsi. Par trois fois tu t’es dressé devant moi, cherchant à m’intimider en pointant ton doigt dans ma direction, en vociférant. Mais qu’ai-je donc fait pour mériter ton courroux ? Quel est mon tord Donatien ? T’ai-je demandé de te convertir à ma pensée ? Ai-je contesté une seule seconde le fait que je sois impure ? T’ai-je enjoins de te taire ?

(Sade reste silencieux)

BP – Monsieur le marquis, c’est à vous de vous exprimer, après ce que vous venez de nous dire, vous devriez ne pas vous en plaindre !

(Sade un peu penot)

S – Effectivement, je ne peux rien te reprocher de tout cela. Je suis « impérieux, colère, emporté, extrême en tout.. ». Je te demande de bien vouloir m’excuser.

T – J’accepte tes excuses Donatien, elles me vont droit au cœur. Ce que tu as vécu, mon ami, celui dont j’ai fait mon confesseur, Saint Jean de la Croix, l’a vécu au sein même de son église, il a lui aussi été enfermé, persécuté, calomnié pour s’être exprimé, et comme toi, il n’a jamais renoncé à ses convictions. À t’entendre, tu chéris la liberté plus que toi-même, tu es près à mourir pour elle, tu lui es dévoué comme Jean était dévoué à Dieu.

70. La liberté 4

Degas. Scène de guerre au moyen-âge
Degas, Scène de guerre au Moyen-Âge.

À la suite des articles 64, 68, 69.

Sainte Thérèse d’Avila (T) et le marquis de Sade (S) débattent de la liberté, sur le plateau d’Apostrophe, en présence de Bernard Pivot (BP).

S – Je comprends, en effet, ce que tu veux dire, Thérèse, mais il n’y a pas de grand roi ou de seigneur qui tienne, je suis un insoumis. Personne, tu m’entends ?, (Sade se fait menaçant, il se lève à son tour et pointe du doigt la religieuse en élevant le ton de sa voix), personne, PERSONNE ne me dictera ce que j’ai à faire et encore moins à penser. Le château dont tu parles, je l’incendie, je le détruis par le feu, avec ton roi au milieu, et la lumière de ce feu illumine la nuit que sont mes jours. Et encore, crois-moi, cette entreprise de destruction n’est qu’un petit écart, « combien de fois, sacredieu, n’ai-je pas désiré qu’on pût attaquer le Soleil, en priver l’univers, ou s’en servir pour embraser le monde ? Ce serait des crimes cela… »

(Long silence, Bernard Pivot et Thérèse d’Avila restent arrêtés devant l’énervement soudain du marquis, qui finit par se rassoir. Il poursuit plus calmement)

S – « le crime est une volupté comme une autre » et vous le savez bien Thérèse…

T – Comment cela ?

S – Ne vous ai-je pas entendu souhaiter détruire, il y a quelques instants ?

T – Encore une fois, vous ne m’avez pas compris, je souhaite au contraire faire croître mon âme pour embrasser Dieu.

S – Je ne vous parle pas de ça, de votre délire mystique, je parle de votre souhait de détruire le paradis et l’enfer.

T – Je me suis emportée.

S – Vous avez laissé parlé votre cœur plutôt ! Votre désir de destruction, c’est notre désir à tous. Ce que nous appelons l’inhumanité, c’est précisément l’humanité. J’ai été emprisonné pour avoir « un dérèglement d’imagination sur les mœurs qui de la vie n’a eu son pareil », parce que je suis « athée jusqu’au fanatisme » mais mon crime fondamental, celui qui a fait que j’ai passé 30 années de ma vie derrière des barreaux, celui qui fait que 200 ans après ma mort, alors que mon oeuvre littéraire est traduite dans le monde entier, publiée dans les éditions les plus prestigieuses, je suis, pour la plupart de vos contemporains, un malade mental, ce crime donc, c’est d’avoir soutenu que nous trouvons notre jouissance dans le crime, tous, ( Il pointe de nouveau du doigt la sainte), sans exceptions, et ce, jusqu’à ce qui est considéré comme le crime le plus grave, le meurtre. « Quand l’homme se livre à l’homicide, c’est une impulsion naturelle qui le pousse, l’homme qui détruit son semblable est à la nature comme ce que lui sont la peste et la famine. » Qui plus est, « De tout temps, l’homme à trouvé du plaisir à verser le sang de ses semblables, et, pour se contenter, tantôt il a déguisé cette passion sous le voile de la justice, tantôt sous celui de la religion. Mais le fond, mais le but était, il n’en faut pas douter, l’étonnant plaisir qu’il y rencontrait.»
Voilà donc mon crime principal, celui pour lequel l’enferment m’a paru le plus insupportable, le plus injuste. J’ai passé la plupart de ma vie en prison parce que j’ai exprimé ce que personne, ou presque, n’était prêt à entendre, « le crime est une volupté comme une autre ». En dépit des menaces et des peines que l’on m’a infligées, jamais, (il se dresse de nouveau, et pointe du doigt pour la troisième fois, la sainte), jamais, au grand JAMAIS, je n’ai renoncé et ne renoncerai à m’exprimer, plutôt crever.

69. La liberté 3

Après l’article 64. La liberté et le 68. La liberté 2, voici le troisième volet de cette série.

Sainte Thérèse d’Avila (T) et le marquis de Sade (S) débattent de la liberté, sur le plateau d’Apostrophe, en présence de Bernard Pivot (BP).

( Sade se penche vers Bernard Pivot et lui souffle à l’oreille en prenant soin de porter sa main sur sa bouche pour que Thérèse ne l’entende pas)

S – Mais elle est exaltée !

(Réponse également chuchotée de Bernard Pivot)

BP – Ça c’est la meilleure ! C’est l’hôpital qui se moque de la charité !

(Thérèse se rassoit en les voyant faire leur apparté)

T – Pas de messes basses sans curé messieurs, qu’avez-vous donc à vous dire qui ne puisse être ouï par ma personne ?

BP – Le marquis me faisait remarqué que vous étiez… passionnée.

T – Il n’a pas tord, parfois je souffre au point que je crois mourir. Je meurs de ne pas mourir pour ainsi dire.

S – Renonce à l’idée d’un autre monde, il n’y en a pas, mais ne renonce pas au plaisir d’être heureuse.

T – Je n’ai pas dis que je renonçais au plaisir d’être heureuse sur cette terre, c’est la raison pour laquelle j’ai employé cet adverbe, parfois.

S – Bon et bien dans ce cas nous ne sommes pas si différents que cela, nous sommes tous deux des jouisseurs, la différence c’est que tu crois à un au-delà dans lequel tu jouirais en continu alors que pour moi la mort c’est le néant.

T – C’est assez vrai je crois, si ce n’est que « jouir » ne veut pas dire la même chose pour toi et pour moi, c’est pareil avec « être libre » d’ ailleurs.

BP – Justement, pouvons nous revenir à cette question de la liberté. Mr le marquis de Sade disait, je le cite, que « La véritable liberté consiste à ne craindre ni les hommes ni les dieux. » Vous nous avez fait comprendre, de manière très démonstrative, que vous ne craignez personne, c’est entendu, mais…

(Sainte Thérèse d’Avila interrompt Bernard Pivot)

T – Décidément, vous faites la paire avec Donatien !

(Bernard Pivot apeuré)

BP – Mais pourquoi dites vous cela, vous avez des informations sur ma vie sexuelle ?

T – Non, pas du tout, vous faites la paire avec Donatien parce que vous ne comprenez pas ce que je vous dis. Je n’ai pas dis que je ne craignais personne, j’ai dis que je ne craignais ni les hommes, ni Dieu, ça ne veut pas dire que je ne me crains pas.

BP – Soit, je vous l’accorde, mais nous nous égarons encore… Parlez-nous donc de la liberté s’il vous plait.

T – Ok, mais alors cette fois je vais user d’une comparaison pour me faire comprendre, puisque vous semblez tous deux avoir quelques difficultés dans ce domaine…

BP – Épargnez-nous vos commentaires, je vous prie, nous n’avons pas l’éternité devant nous.

T – C’est vous qui le dites, mais ça n’est pas non plus le sujet encore que…

BP – La liberté par pitié, parlez-nous de la liberté !

T – C’est parti pour la liberté alors. Essayer de réaliser qu’il y a au-dedans de vous un palais d’un prix infini… Enfin, songez que dans ce palais habite ce grand Roi qui a daigné être votre Père, et qu’il se tient sur un trône du plus haut prix : votre cœur. (…) Comme il est le Seigneur, il porte en lui la liberté, et comme il nous aime, il se fait à notre mesure. Quand une âme commence dans cette voie, il ne se fait pas connaître, de peur qu’elle ne se trouble en se voyant si petite pour contenir quelque chose de si grand, mais, petit à petit, tout doucement, il élargit cette âme à la mesure de ce qu’il met en elle. C’est pourquoi je dis qu’il porte en lui la liberté, car il a le pouvoir d’agrandir ce palais.

S – Si j’ai bien compris, Dieu officierait comme un plug anal. Il élargirait notre âme, notre palais, pour reprendre ta comparaison, comme le ferait cet objet en forme de conifère avec notre derrière.

BP – … et élargir son âme, c’est être libre.

T – Très bien, vous voyez quand vous voulez !

68. La liberté 2

Sainte Thérèse d'Avila détruisant  l'enfer et le paradis
Sainte Thérèse d’Avila détruisant l’enfer et le paradis

Suite de l’article 64. La liberté.

Sainte Thérèse d’Avila (T) et le marquis de Sade (S) débattent de la liberté, sur le plateau d’Apostrophe, en présence de Bernard Pivot (BP).

S – Je ne suis pas sûr que nous parlions de la même chose quand nous employons le mot liberté, Thérèse. Euh… pardon, vous permettez que je vous appelle Thérèse ?

T – Mais bien sûr Donatien Alphonse François, nous sommes tous frères, enfin, je suis votre sœur et vous êtes mon frère.

S – Alors donnez-moi du Donatien s’il vous plait, ça ira bien comme ça. Est-ce que je peux vous dire tu ?

T – Mais oui tu le peux Donatien, je te le demande même, ne faisons pas de façons je te dis.

S – Bon et bien dans ce cas, sans façons, je t’encule Thérèse, je te prends, je te retourne contre le mur, je te baise par tous les trous, je te défonce, je te mets Thérèse, je… (Le marquis est interrompu brutalement et d’un ton ferme par Bernard Pivot, le pivot d’Apostrophe)

BP – S’il vous plait Monsieur le marquis !

T – N’ayez craintes Mr Pivot, j’apprécie beaucoup l’humour et je sais, pour l’avoir lu et relu, que Donatien aussi. Je vois qu’au demeurant il connait ses classiques !

(Sourire convenu avec Sade.)

BP – De quels classiques parlez-vous ?

T – Mais enfin, vous n’avez pas reconnu une réplique du « Père Noël est une ordure » ?

BP – Aaah ! Oui… C’est vrai… Maintenant que vous le dites… (Soulagé, la main sur la poitrine, comme reprenant son souffle) J’ai cru l’espace d’un instant que vous me faisiez une Bukowski.

S – Une Bukowski, késako ?

BP – C’est que j’ai reçu sur ce même plateau il y a quelques années cet écrivain américain, qui n’est d’ailleurs pas sans me faire penser à vous et pas seulement sur le plan littéraire, se comportant mal avec une invitée, lui faisant des avances, allant même jusqu’à lui toucher les genoux.

S – Mais pour qui me prenez-vous enfin ?

BP – Comprenez, Mr le marquis, que je sois sur la défensive avec ce que vous avez osé faire et écrire… Bukowski et tous les autres écrivains que j’ai lu à ce jour font figure de petits branl… Euh… joueurs à vos côtés.

S – Pour ce qui est de mon comportement, vous savez comment sont les gens… Des ragots… On me prête beaucoup plus d’excès que je n’en ai commis. Mes mœurs étaient celles de la plupart des nobles de mon époque. Quand à mes écrits, c’est de la littérature, ne l’oubliez pas, le fruit de mon imagination. Mais revenons, je vous en prie, à notre sujet. Je disais donc que dans ta bouche Thérèse…(Nouvelle interruption brutale de Bernard Pivot)

BP – Ah ! vous n’allez pas recommencer avec vos obscénités !

S – (Un brin agacé) Je reprends, je disais donc que dans ta bouche Thérèse, le mot liberté n’avait pas le même sens que dans la mienne. Pour moi, la véritable liberté consiste à ne craindre ni les hommes ni les dieux.

T – Je ne crains ni les uns ni l’autre.

S – Pour les hommes, je ne sais pas, en effet, en l’occurrence, tu sembles ne pas me craindre, alors que je sens chez Mr Pivot une certaine inquiétude… (Il jette alors un regard plein de malice vers le présentateur, puis reprend) mais pour ce qui est de Dieu, ne me dit pas que tu ne le crains pas, pieuse comme tu es !

T – Mais pourquoi le craindrais-je puisque Dieu est amour ?

S – Et l’enfer et le paradis ne sont-ils pas la preuve que Dieu vous juge et donc que vous avez à le craindre ?

Thérèse prenant un ton agacé et d’une voix se faisant de plus en plus basse, hochant la tête de droite à gauche en fixant le sol;

T – L’enfer… Le paradis… Le paradis… L’enfer…

Puis se levant d’un coup en brandissant les mains vers le ciel et en regardant dans la même direction, elle lâche en criant sous les yeux éberlués des deux hommes;

– SACRÉ BORDEL DE NOM DE DIEU, « JE VOUDRAIS DÉTRUIRE LE PARADIS ET L’ENFER AFIN QUE DIEU FUT AIMÉ POUR LUI-MÊME ! »

Suite à l’article suivant, 69. La liberté.