Lorsque j’écris…

Lorsque j’écris, je ne fais rien d’autre que d’arpenter mon trottoir.
Mon stylo est une paire de Jimmy Choo.
Des talons hauts, pour marteler les mots.
Ecrire, c’est faire la pute de façon très mondaine.
S’écarteler jusqu’au tréfonds de soi.
Et emballer ses tripes dans un papier de soie, pour faire joli.
Que suis-je, sinon ce quartier de viande pendu à l’étal d’une boucherie.
Ecrire, pour moi, c’est cela.
Tout montrer, jusqu’à l’indicible, et se rhabiller, les larmes aux yeux.

A.

Stampe by me (suite)

Le scanner du crâne révéla des lésions
Qui s’étendaient même dans la substance blanche,
Ainsi que des fractures partout en avalanches :
De l’opérer d’urgence on pris la décision.

Le neuro-chirurgien stoppa la diffusion
D’un gros hématome de peur qu’elle ne flanche.
L’expert en bistouri eut du pain sur la planche
Car ce fut un travail de grande précision.

Une fois endiguée sa mortelle saignée,
Il restait à oeuvrer pour qu’elle soit soignée :
Des orthopédistes sont venus l’opérer.

Les réanimateurs s’en occupèrent ensuite.
Il n’envisagèrent pas un réveil tout de suite,
Mais il n’arriva pas aussi vite qu’espéré.

Stampe by me (suite)

N’étant pas attaché, son corps fut projeté
contre le pare-brise avec beaucoup de force.
Il passa à travers jusqu’au niveau du torse,
À peu près à hauteur de son décolleté.

Le sang dégoulinait du verre feuilleté
Colorant en rouge l’immaculée écorce.
Une seconde fois, on frôlait le divorce
Entre l’âme et le corps un brin déchiqueté.

Les pompiers ont souffert quand il fallut l’extraire,
Mais par leur maîtrise ces hommes s’illustrèrent
et c’est encore en vie qu’elle monta au ciel.

Quand l’hélicoptère se posa sur la piste,
Qui la croyait sauvée paraissait utopiste :
On prévint les proches d’un décès potentiel.

Stampe by me (suite)

Elle fit parvenir son premier manuscrit
À tous les éditeurs de romanciers célèbres,
Mais son texte à leurs yeux avait valeur d’algèbre,
D’aller voir ailleurs ils le lui ont prescrit.

Or, poussée par l’orgueil, la scribe l’a proscrit.
Cette désillusion raviva les ténèbres
Qui furent la cause d’une intention funèbre :
Mettre fin à ses jours lui revint à l’esprit.

Elle pris un whisky et traça de sa plume
Sur un bout de papier ses volontés posthumes,
Puis vida la bouteille en buvant au goulot.

Au bout de la route qui longe le rivage
Son Alpha Roméo ripa dans un virage
Et alla embrasser le tronc d’un vieux bouleau.

Je dois mourir

Je dois mourir je le sais
pour que la terre continue
sa petite marche tranquille
dans le jour et la nuit

Pour que ma voix s’incruste
comme un lichen en vos mémoires
avec les griffes de mes rires
et les mains liée de mes larmes

Je dois mourir pour renaître
chaque matin à la rosée
quand le ciel dans les yeux des bêtes
semble venir se reposer

Je dois partir
avant la tentation d’être un autre
avant d’être châtré par les mains de la gloire
je dois mourir pour être moi

O les étoiles de ma nuit
flamboyantes parmi les torches
c’est mon cortège qu’on emmène
sous les oliviers bleus du ciel
c’est ma jeunesse qu’on emporte
avec des cordes et des poulies
vers cet horizon dur sans porte
où je puisse accrocher mes doigts !

Dites quand tout sera terminé
pensez quelquefois à cet amour qui m’étouffait
Et s’il m’arrivait une lettre
venez vite me l’apporter
Je l’ai attendue toute ma vie.

Marc Alyn, in Liberté de voir, ed. Terre de Feu

ou à écrire

« Aimer la littérature, c’est être persuadé qu’il y a une phrase écrite qui nous re-donnera le goût de vivre. »

Citation de Georges Perros

« Aimer la littérature, c’est être persuadé qu’il y a une phrase écrite ou à écrire qui nous re-donnera le goût de vivre. »

Citation de Georges Perros agrémentée d’une réflexion personnelle.

Marc Alyn et André Laude

Vous connaissez maintenant le grand intérêt que je porte à André Laude. Dans la lancée de l’émission de radio que j’ai faite le concernant, j’ai contacté Marc Alyn. Il l’avait connu à ses tous débuts poétiques et avait préfacé son premier  recueil et je lui ai demandé ce qu’il pouvait me dire de lui. Voilà sa réponse par écrit ne pouvant s’exprimer aisément verbalement du fait d’une opération au larynx ;

J’ai regretté de n’avoir pu vous parler de vive voix lors de votre appel. Il m’est agréable d’apprendre que vous consacrez une émission radio au poète André Laude qui fut et reste mon ami. Il était né en 1936 et moi l’année suivante, tous deux au mois de mars sous le signe singulièrement poétique des Poissons. Je venais, en 1954, de publier deux plaquettes inaugurales : Rien que vivre aux Cahiers de Rochefort et Demain l’amour dans la collection  » Le Véhicule » créée pour la circonstance par l’Avignonnais Jean Breton, fondateur de la revue « Les Hommes sans épaules ». J’étais encore à Reims, ma ville natale. Je note à ce sujet dans mes mémoires à paraître: « Un poète d’Aulnay-sous-Bois, André Laude, trop démuni pour prendre le train, fit de l’auto-stop pour me rejoindre à Reims. Nous partagions la même confiance émerveillée quant aux pouvoirs magiques du Poème, seul capable d’élargir nos vies aux dimensions de l’univers. Solaires et solidaires, nous tenions l’écriture pour un destin. »
Nous étions tous deux à l’âge du feu, d’où le titre de la revue que nous fondâmes alors:Terre de feu, où paraîtra l’année suivante le manifeste Défense de la Poésie, que je signai avec Pierre Garnier et Jean Bouhier : nous nous opposions avec vigueur à la « poésie nationale » (réalisme socialiste) prônée par Aragon et le Guillevic des Sonnets. Le premier titre de la collection Poussière de soleil, que je créai en marge de la revue, fut La Couleur végétale d’André Laude que je préfaçai.
André revint souvent à Reims, d’où quelques soirées évoquées dans les mémoires: » Au comptoir d’un bistrot de la place d’Erlon fréquenté par des paroissiennes qui n’avaient pas la langue dans leur poche, nous trompions le spirituel avec des muses inquiétantes telles celles que peignit Giorgio de Chirico. Il nous était malaisé de séparer le poétique de l’érotique, rêvant avec Baudelaire de géantes ou de nanas de poche, puis de magesses ou de druidesses pêchées dans les viviers du patriarche Hugo. Et nous levions nos chopes de bière brune à la santé de ces vestales dissimulées – espérions-nous – dans les plis d’un futur proche. »

D’un point de vue matériel, nous étions aussi démunis l’un que l’autre, réduits à de petits boulots mal rémunérés, d’où notre état d’esprit: la révolte corrigée par la volupté d’être. La poésie, qui nous occupait à plein temps, devait forcément se confondre, d’une manière ou d’une autre, avec notre existence quotidienne. Le Prix Max Jacob, qui me fut attribué pour Le Temps des autres (Seghers) le 18 mars 1957, jour de mon vingtième anniversaire, m’ouvrit quelques pistes côté presse et éditeurs; André dut s’inventer d’autres chemins du côté des milieux libertaires sans cesser de produire d’étincelants recueils comme Dans ces ruines campe un homme blanc (1969) ou Un Temps à s’ouvrir les veines (1979).
Ecorché vif, voyageur traqué en quête d’un amour fou qui obstinément se dérobait, André fut l’éternel insurgé aux confins du réel et du rêve. Il y avait en lui un côté Antigone refusant les promesses du bonheur tant que d’autres, ailleurs, souffraient et mouraient. Nos trajets ne se recoupaient plus que par hasard, de loin en loin. J’étais à Uzès ou en Orient, tandis qu’il parcourait le monde, du Maghreb à Cuba, hors des sentiers battus et des idées reçues, toujours « entre le vide et l’illumination ». En même temps, je devinai que sa destinée, en proie à trop de désordre, virait peu à peu au cauchemar. Il était, hélas, de plus en plus seul en sa nuit  » noire et blanche  » telle celle de Nerval. Sa mort prématurée et foudroyante aurait fait de lui un personnage légendaire en des temps plus sensibles à la poésie.
Son oeuvre trouvera, je l’espère, un à un les lecteurs qu’elle mérite et qui, quelque part, lui ressemblent. La vie d’André Laude fut un désert sublimé de rares points d’eau. Son image, inoubliable, demeurera marquée au fer rouge de l’absolu, ainsi que la blessure au flanc du Minotaure.