GROSSE COLÈRE

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https://www.francetvinfo.fr/societe/education/video-quand-l-ecole-prend-soin-de-paul-un-enfant-autiste-de-9-ans_2940349.html

Hier soir, je me suis affalé dans mon canapé après une grosse semaine de travail.

J’ai cru que j’allais enfin pouvoir décompresser devant ma télévision, quelle erreur ! Je suis tombé devant le journal du beau gosse du JT, Laurent DELAHOUSSE. A la fin de son show-journal-télévisé, il a passé la bande annonce d’un documentaire sur l’autisme qui sera diffusé dans son intégralité aujourd’hui, dans l’émission « 13h15 le samedi ».

Habituellement, ce que je vois à la télévision quand on parle d’autisme a le don de m’énerver, il n’y a guère qu’un documentaire que j’ai trouvé intéressant sur la question, c’est celui qu’a consacré Sandrine Bonaire à sa soeur, il date de 2011, « Elle s’appelle Sabine« . C’est un film criant de vérité.

Là, quand j’ai entendu le titre du reportage « La rentrée de Paul, comme les autres« , je me suis dis que j’allais avoir droit au topo habituel sur les bienfaits de la scolarisation de ces enfants en milieu ordinaire, avec pour exemple, un gamin de bonne famille, bien propre sur lui, mignon, docile, entouré de camarades qui ne le sont pas moins et accompagné par une maîtresse dévouée et fière de l’avoir pour élève… et devinez quoi ? Je ne me suis pas trompé ! Bingo sur toute la ligne, Hugo est un beau petit blondinet aux yeux bleus (Il pourrait faire mannequin comme le présentateur du journal d’ailleurs), il est scolarisé dans une classe qui donne toute les apparences de ne pas être en ZEP (Zone d’Education Prioritaire) et a une maîtresse qui déborde d’énergie et de bonheur.

J’ai failli changer de programme à l’annonce de cette présentation, mais par conscience professionnelle sans doute (je travaille depuis trente ans dans le milieu du handicap comme psychomotricien), j’ai trouvé la force de le regarder.

Cependant, je ne regrette pas mon effort car cet extrait est quand même un peu représentatif de ce que vivent ces enfants au quotidien à l’école : du harcèlement. En effet, l’extrait, bien qu’étant très court, permet de voir à plusieurs reprises des adultes et des enfants prendre la tête d’Hugo (c’est le cas de le dire !) pour qu’il regarde dans la direction dans laquelle ils veulent le voir regarder, le tirer par le bras, le pousser pour le faire aller là où ils veulent qu’il aille, le faire dénombrer (sans qu’il n’y comprenne rien) et lui donner un bonbon comme « renforçateur positif » (c’est l’équivalent d’une récompense mais « renforçateur positif » est la terminologie utilisée dans les méthodes d’éducation des autistes recommandées par l’HAS (Haute Autorité de Santé). Originellement on l’utilise dans le milieu du dressage, voir l’expérience dite du « Chien de Pavlov« , au tout début du XXéme siècle).

On peut également se rendre compte que l’enfant, bien qu’ayant l’âge d’être dans la classe de CE2 où il est admis, ne sait pas dénombrer, ni lire, contrairement à ce que la journaliste veut nous faire croire. Par exemple, quand elle dit que l’enfant fait la lecture à la classe, il ne fait que ce que sont capables de faire des enfants de trois ans : répéter les mots qui accompagnent l’image d’un livre après les avoir mémorisés (Il s’agit de Grosse colère de Mireille d’Allancé,  à l’école des loisirs, un ouvrage recommandé pour les 3-5 ans) Groe-colere.jpget ce, largement aidé par les autres élèves et la maîtresse. Ceci dit, c’est un des seuls moment où il semble prendre du plaisir, l’autre étant celui où l’on joue au ballon avec lui : il y a, à ces moments là, adéquation entre ses capacités et ce qu’on lui demande.

En fait, ce qui est annoncé comme un reportage, a tout l’air en fait d’être un spot publicitaire  pour la scolarisation des enfants handicapés mentaux en milieu ordinaire.

Aussi, ce matin, ma curiosité m’a amené à chercher des informations sur le « journaliste » (vous allez voir que les guillemets sont justifiés), qui a réalisé ce documentaire outrageusement engagé, et j’ai découvert que c’était un membre actif de l’association Autistes sans frontières, une association qui anciennement s’appelait Les Premières Classes et « dont le but est de permettre à de jeunes enfants autistes d’aller à l’école ordinaire, comme n’importe quel enfant de leur âge, et comme le prévoit désormais la loi. »

Un peu plus loin, je lis avec un peu de stupéfaction devant tant de suffisance et de mépris pour le travail des salariés des Instituts Médicaux Éducatifs et autre structures qui se battent au quotidien pour offrir la meilleur vie possible à ces enfants :

« Sans nous, ces enfants se retrouvent dans des structures n’ayant jamais fait la preuve de leur pertinence, inadaptées au regard des connaissances actuelles, et végètent sans espoir d’avenir. »

Dans ces structures, en tout les cas dans celle où je travaille (je suis salarié dans un Institut Médico-Educatif), on est respectueux des enfants, on ne les traite pas comme des animaux en leur donnant un bonbon pour qu’ils fassent ce que l’on souhaite qu’ils fassent, on ne manipule pas leur tête pour qu’ils regardent là où on veut qu’ils regardent comme on le ferait si c’était des pantins, on les traite avec la même considération que des enfants qui ne sont pas handicapés mentaux et ça leur réussit plutôt bien à constater l’autonomie beaucoup plus grande qu’ils acquièrent par rapport à ceux qu’on a essayé de normaliser en les harcelant, comme Hugo. Je peux en attester par le fait que nous accueillons parfois des personnes ayant un handicap similaire, devenus adolescents, et qui après des années d’errements à l’école et au collège, débarquent chez nous démunis pour ce qui est des apprentissages de base, comme se laver, s’habiller, faire ses lacets, se déplacer dans les transports en commun, faire du vélo, par exemple, et dépourvus de compétences relationnelles n’ayant jamais eu de véritables pairs. Mais aussi et surtout, ils sont cassés psychologiquement pour avoir été majoritairement confrontés à l’échec, pour avoir grandi au milieu d’enfants qui réussissaient quand eux ne comprenaient rien à ce qu’on leur demandait. Il nous faut alors leur redonner confiance en leur montrant que, si ils n’ont pas les mêmes compétences intellectuelles ou/et physiques que les autres, ils sont capables de faire des choses. On ne s’acharne pas à leur apprendre où se trouve la droite et la gauche par exemple, quand cela fait dix ans qu’aucun apprentissage n’a fonctionné car c’est inutile, et c’est les replonger encore dans leur incapacité. Pour autant, on ne reste pas les bras croisés, on les prépare au mieux à ce que sera leur vie d’adulte, ils participent à des ateliers dans lesquels ils sont en réussite, espace vert, cuisine, menuiserie, sous-traitance, etc… .

Je vous assure qu’on les voit revivre après quelques mois. D’ailleurs, un travailleur d’ESAT (Établissement et Service d’Aide par le Travail, j’y travaille également), m’a dit très récemment souhaiter aller dans les écoles pour raconter le calvaire qu’il y a vécu avant d’arriver vers quinze ans à l’IME et d’intégrer par la suite l’atelier de sous-traitance de l’ESAT.

À quand un reportage représentatif de ce que vivent ces enfants à l’école ?

Quand donnera t’on la parole aux instituteurs désespérés de ne pouvoir faire classe correctement car les conditions ne sont pas réunis pour que ce soit possible, devant accueillir souvent plusieurs enfants aux handicaps multiples dans des classes surchargées d’élèves déjà en difficulté scolaire ?

Ils sont nombreux ces enseignants à être arrêtés pour épuisement ou à la limite de l’être… mais jamais rien sur ce sujet.

Il y a un monde entre la réalité et ce que nous présente ici la télévision publique, et je crains que cet écart ne soit également présent pour d’autres problèmes de société et qu’un jour, à force de les ignorer, cela provoque une GROSSE COLÈRE.

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Inclusion, piège à cons (1)

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J’étais en voiture, hier, au moment du journal d’information de 8 heures sur France Inter. Le premier sujet concernait l’autisme (les enfants gazés en Syrie sont passés après). La vieille c’était la présentation de ce qui aurait dut s’appeler le « Quatrième plan autisme », vu qu’il succédait au troisième, mais le gouvernement lui a trouvé une appellation plus ronflante « Stratégie nationale pour l’autisme ».

Pour introduire son sujet, le journaliste a rappelé l’annonce de ce dispositif en précisant que l’inclusion scolaire en était une mesure phare et il a enchaîné sur une situation dans une école où des parents protestent contre la présence d’un enfant souffrant de ce handicap dans la classe de CE1 de leurs petits. Le journaliste qui est allé faire le reportage a eut quand même l’honnêteté de donner la parole à un de ces parents et de dire que l’enfant en question posait des problèmes qui perturbaient les apprentissages et la sécurité de ses camarades, évoquant des griffures, des tirages de cheveux, des cris et cela malgré la présence dans la classe d’une enseignante supplémentaire et d’une AVS (Assistante de Vie Scolaire), qui lui est totalement dévouée. La violence était si importante que la police et les pompiers ont même été amené à intervenir.

La veille, encore, sur France Inter toujours, devant la secrétaire d’état chargée des personnes handicapées, les intervieweurs s’étaient montrés d’une déférence totale vis à vis de leur invité, semblant avoir perdu tout esprit critique. Le ton était complaisant comme toujours quand il est question de ce sujet dans les médias, pourtant je crois que si l’on veut faire avancer la cause des personnes handicapées mentales, autistes ou pas, il serait peut-être temps de mettre les pieds dans le plat, quitte à risquer de passer pour un salaud.

J’ai commencé à travailler auprès des personnes atteintes d’un handicap mental alors que j’avais moins de vingt ans, j’accompagnais des groupes d’adultes lors de séjours adaptés pendant les vacances. Ça ma plu et alors que mes études ne me menaient pas du tout à cela, j’en ai fais mon métier. J’exerce depuis trente ans dans ce domaine avec une expérience assez large puisque j’ai oeuvré en service de soins à domicile et en établissement pour enfant, en IME exactement, Institut Médicaux Éducatif, ainsi qu’en ESAT, Établissement et Service d’Aide par le Travail.

J’ai beaucoup aimé travailler au début de ma carrière à domicile, je me sentais utile auprès des familles qui vivaient ce drame d’avoir un enfant qui souffrait d’un handicap mental plus ou moins lourd auquel était parfois associé des problèmes de santé majeurs, certains de ces enfants sont décédés très jeunes. Au début de mon activité, après un essai à l’école maternelle, la plupart des enfants étaient réorientés en IME mais au fil des années les choses ont changé, l’intégration scolaire étant devenu le maître mot depuis une loi votée en 2005. Outre les prises en charges précoces qui étaient maintenues sur le lieu de vie de l’enfant, je devais accompagner ceux que je suivais en âge d’être scolarisé au sein même de l’école et c’est là que j’ai commencé à me poser des questions sur la pertinence d’inclure en milieu scolaire. On demandait aux enfants l’impossible, par exemple, rester assis pendant des heures à regarder les autres faire des choses qui leurs étaient incompréhensibles. Déjà à l’époque existaient les AVS, elles se tenaient auprès de l’enfant, essayaient de le calmer quand il piquait une colère, de le rassoir quand il voulait aller jouer dans la cour, lui prenait la main pour tracer une lettre alors qu’il n’en était même pas au stade du gribouillage… Bref, je voyais des enfants malheureux et qui perdaient leur temps en terme d’apprentissage. Je me sentais de plus en plus mal dans ce rôle. J’avais le sentiment de cautionner par ma présence dans l’école leur « intégration » (c’était le mot de l’époque pour dire inclusion) et c’est ainsi qu’avec beaucoup de regrets par rapport à ce que m’a apporté ce travail au plus proche des familles, j’ai choisi d’aller travailler en IME.

Les IME ont été créé dans les années soixante sous l’impulsion de parents d’enfants handicapés, à défaut de pouvoir scolariser leurs enfants. C’était une grande avancée pour eux. Ils répondaient et répondent toujours à leurs besoins. Il ne faut pas croire qu’il n’y a pas de scolarisation en leur sein, les enfants y apprennent à lire et à compter et bien plus, si ils en ont les moyens intellectuels. Dans celui où je travaille par exemple, pour une soixantaine de jeunes, enfants et adolescents, il y quatre enseignants à temps plein mais nous avons aussi des paramédicaux (orthophonistes, psychomotriciens, une infirmière), un médecin psychiatre, des psychologues, et du personnel éducatif spécialisé et pour ce qui est de la socialisation, dès que c’est possible, nous organisons des activités avec les écoles, ils y font du sport, du chant et quand vient le temps de se former à un métier certains font des stages en entreprise, etc.. Bref, ils font des choses qui leur permettent de faire de réelles rencontres avec les enfants valides. Je crois qu’on ne peut pas faire mieux comme structure et pourtant la politique actuelle est de vouloir les réduire et à terme de les faire disparaitre au nom de cette sacro-sainte inclusion.

Ce qu’il manquait dans les paroles du parent interviewé, mais je comprend en même temps très bien que cette préoccupation soit secondaire par rapport à celle de la sécurité et de l’éducation de son propre enfant, c’est un mot pour l’enfant autiste, qu’il prenne aussi sa défense, parce que si il crie, si il arrache les cheveux des autres, si il griffe, si il fait des colères monstrueuses au point que les pompiers et la police sont obligés d’intervenir, c’est parce qu’il n’a pas d’autres moyens de dire qu’il se sent mal. Pour avoir connu de nombreux exemples de tels cas, je peux vous dire qu’une fois que la prise en charge est adaptée, ces comportements soit s’atténuent très largement ou disparaissent totalement et je pourrais poursuivre aussi sur tout ces cas de jeunes adolescents qu’on a maintenu coûte que coûte en milieu ordinaire et qui arrivent à l’IME cassés psychologiquement, avec un sentiment profond de ne rien valoir à force d’avoir été confronté toute leur enfance à l’échec, un sentiment qui les poursuit longtemps dans leur vie d’adulte et qui parfois ne les quitte jamais.

Le pourquoi de la violence de cet enfant autiste, c’est une question qui a été complètement éludée du reportage, pourtant un enfant aussi violent ça devrait interpeller ! Personne ne se pose la question de savoir si on ne le maltraite pas à le contraindre ainsi, n’est-il pas victime d’une forme de harcèlement, un harcèlement éducatif ? Il est là le scandale, c’est la violence de la société à son encontre. Mais non, rien à ce sujet, ce qu’il vit personne n’en a rien à faire. Il est en classe comme les autres enfants de son âge et c’est tout ce qui compte. C’est comme pour la modification de l’appellation du plan autisme, tout est une question d’image.