127. L’art Soulages

image31
Pierre Soulages, Détail.

 

« Un noir de gueuleton riche et en même temps comme excrémentiel. »

Ce sont les mots qu’emploie Antonin Artaud dans « Le suicidé de la société » pour décrire la couleur des corbeaux du tableau de Van Gogh, « Le champ de blé aux corbeaux ». J’ai cherché sur internet, vainement, une photographie de ce noir que j’avais vue dans un livre consacré à ce peintre de génie. À défaut, je suis tombé sur ce détail d’un tableau de Pierre Soulages qui s’accorde fort bien, aussi, avec la citation d’Antonin Artaud. Ce qui donne ce côté « riche » à ce noir c’est la lumière qu’il reflète. C’est un noir qui brille, un noir qui tire vers le blanc. Pierre Soulages a d’abord baptisé cette « lumière reflétée, transmutée par le noir », « noir lumière » avant de se raviser et de l’appeler « outrenoir ». Si ce noir fascine c’est qu’il reflète autre chose que la lumière, il reflète notre condition d’Homme. En effet, il représente ce que Freud appelait le combat éternel entre Eros et Thanatos, entre la pulsion de vie et la pulsion de mort. Cette intrication entre les deux pulsions, entre les deux couleurs, on la retrouve aussi dans le symbole du Taoïsme.

image

Dans le cas de Bartelby, de Van Gogh et de tant d’autres, c’est la pulsion de mort qui a fini par l’emporter, mais avant cela, ce combat entre Eros et Thanatos nous aura laissé quelques belles victoires de la vie. Quand je dis « belles », c’est à entendre au sens propre, car les victoires de la vie sur la mort se traduisent, chez les artistes, en œuvres d’art.

125. Beauty will save the world

J’aime beaucoup cette nouvelle d’Herman Melville, Bartleby. C’est un ami qui m’a recommandé ce livre. J’ai hésité à le lire parce que j’écoute rarement les conseils des autres quand il s’agit de littérature, peut-être ai-je été trop souvent déçu. Comme il insistait beaucoup et voyant que l’ouvrage était des plus courts, je l’ai ouvert et l’ai lu d’une traite. On songe souvent à Moby Dick quand on évoque Herman Melville mais il ne faut pas oublier ce livre fascinant. En résumé, Bartelby est un employé modèle qui un jour refuse de faire ce que son patron lui demande en lui disant « I would prefer not to », qui se traduit par « je préférerais ne pas » ou encore « j’aimerais mieux pas ». Bientôt Bartelby va opposer une fin de non-recevoir à tout ce qui va lui être demandé en accompagnant systématiquement son refus par ce « I would prefer not to ». Il finira même par s’installer à demeure sur son lieu de travail et c’est la police qui viendra l’en déloger et l’emmener en prison où il mourra. Le récit se conclut par cette exclamation de l’auteur, « Ah Bartleby ! Ah humanité ! ». L’histoire de Bartelby passionne les philosophes, l’interprétation la plus saugrenue que j’ai pu en lire étant celle d’un auteur qui voyait en Bartelby le symbole d’une révolte du prolétariat contre le patronat. Chacun voit midi à sa porte mais pour voir dans ce livre une métaphore de la lutte des classes, il faut être fichtrement myope! Ça ne tient pas parce que Bartelby ne revendique rien, il semble même être le premier désolé de ne pouvoir effectuer ce qui lui est demandé, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle je préfère traduire « I would prefer not to » par “J’aimerais mieux pas”. Préférer suppose un choix, or Bartelby ne fait pas un choix, il ne fait pas le choix de ne pas travailler, pas plus qu’il fera le choix de mourir en prison. Bartelby aimerait réussir à faire aussi consciencieusement qu’avant son travail, ne serais-ce que pour satisfaire son patron, à qui il ne montre aucune hostilité, on peut d’ailleurs interpréter son installation dans ses bureaux comme la marque d’un certain bien-être qu’il éprouvait à être à ses cotés. Il faut dire que le patron de Bartelby est bienveillant envers son employé, il le perçoit comme étant entraîné dans une spirale infernale d’anéantissement. C’est après avoir tout essayé et à contre-cœur qu’il demande à la police d’intervenir pour le déloger. Il ira même lui rendre visite lorsqu’il sera interné. Cette absence de choix de Bartelby, son incapacité à prendre une décision s’exprime par la formule ambigüe qu’il emploie pour manifester son refus. Bartelby c’est le désir qui fout le camp et qui laisse la place au néant. Ce qui est arrivé à Bartelby, c’est ce qui est arrivé à Vincent Van Gogh, Nicolas de Staël, André Laude, Francis Giauque, Attila József, Antonin Artaud…. C’est ce contre quoi les humains se battent en traquant ce beau qui ravive le désir.