230. Paroles brûlantes d’anges-gardiens

Il est très tôt ce matin, c’est encore la nuit. Ça n’est pas raisonnable de se lever si tôt alors que je me sens déjà fatigué. Je suis sûr d’être fatigué. Il y a un signe qui ne me trompe pas, la paupière de mon œil gauche « clignote », c’est à dire que le muscle de la paupière se contracte rapidement. Je dors mal, je suis agité du ciboulot. Ça n’est pas bon pour moi ce manque de sommeil mais il me faut écrire et la nuit est le meilleur moment pour le faire. C’est difficile de faire comprendre ça aux autres, cette nécessité que j’ai à écrire, ça passe pour un caprice, ça n’en ai pas un et j’ai intérêt de m’en souvenir sinon je vais droit dans le mur, au sens propre. Je dormirais dans la journée ou je me coucherais tôt ce soir. Des fois je me décourage d’écrire, je n’arrive à rien dire, ça me fout le moral en dessous de zéro, en négatif. C’est un peu ce qui c’est passé cette semaine. J’ai noirci des pages, pas moins qu’à l’habitude mais cette fois quasiment rien ne s’est présenté qui me procure un soulagement. Je travaillais et je me suis obligé à ne pas me lever pour écrire comme je le fais cette nuit. J’ai quand même composé des Tankas, plus ou moins réussis. Le dernier que j’ai publié ne me plait pas vraiment, il y a juste « la voie du silence » qui m’a plu, du coup je me met à douter, « et si je n’avais plus rien à dire ? ». Horreur! Horreur! Horreur! C’est un mot fort, ça peut paraître indécent de l’utiliser ici parce qu’on l’emploie plutôt pour des événements tel que des rapts d’enfants ou des attentats meurtriers, mais bon, c’est le mot qui me vient et je vous emmerde. Enfin, je m’adresse à ceux qui trouvent que j’en fais trop, qui pensent que je ne sais pas ce que c’est que de souffrir, sinon je la fermerais. L’horreur, c’est le mot qui m’est venu, et j’ai beau penser à tout le malheur du monde, passé, présent et à venir, je l’assume. Francis Giauque est un de mes poètes préféré, je crois qu’il n’aurait pas trouvé ce mot inapproprié pour dire ce que je ressens quand je n’arrive pas à écrire, lui qui qualifie ses jours d’atroces quand bien même il n’a pas vu son enfant trucidé sauvagement sous ses yeux;

amour que je ne peux chanter
toi mon linceul et ma proie d’ombre
mon havre de détresse
mon rivage d’amertume
ma prison
ma nuit
mon soleil dévasté
amour prisonnier
des tentacules de l’angoisse
je deviens fou à essayer
de t’unir à mes jours atroces

Il y a des moments où vivre est comme un grand malheur. C’est dans ces moments que la poésie la plus belle, la plus pure, apparaît. Francis Giauque était conscient de la beauté de ses mots, avant de se suicider, il a confié à un ami, George Haldas, le soin de les publier afin qu’ils puissent servir à d’autres;

« Si je devais me suicider, fais, je t’en supplie que ce recueil paraisse. Il pourra toucher je crois tous les malheureux qui n’ont plus d’espoir ou qui vivent dans l’univers de la souffrance. »

Bingo! Les poésies de Francis Giauque me touchent au plus haut point, elles réveillent en moi l’envie de vivre. Le texte qui suit n’est pas de lui, pourtant il lui sied à merveille;

« Ainsi nous ne sommes rien, ni toi ni moi, auprès des paroles brûlantes qui pourraient aller de moi vers toi, imprimées sur un feuillet : car je n’aurai vécu que pour les écrire, et, s’il est vrai qu’elles s’adressent à toi, tu vivras d’avoir eu la force de les entendre. »

Il est de Georges Bataille, « L’expérience intérieur ». Je m’excuse, je n’emmerde personne, j’ai écris ça sous le coup de la colère, je me sentais seul, incompris, mais ça va mieux, beaucoup mieux maintenant que j’ai un peu écris et surtout entendu « les paroles brûlantes » de ces deux anges-gardiens.

« Paroles brûlantes d’anges-gardiens », voilà qui me plait comme définition de la poésie, ça valait le coup de se lever si tôt!

J’ai trouvé la poésie de Francis Giauque ici;

https://schabrieres.wordpress.com/2013/07/30/francis-giauque-poeme/

214. Laisser parler son cœur

« J’écris ces notes incapable d’autre chose. Il me faut me laisser aller, désormais, à des mouvements de liberté, de caprices. Soudain, le mouvement est venu pour moi de parler sans détour. »

Georges Bataille, Le coupable.

L’imperiosité de l’écriture fais que l’écriture est vraie et donc, comme l’explique Nicolas Boileau, belle,

… Rien n’est beau que le vrai : le vrai seul est aimable ;
Il doit régner partout, et même dans la fable :
De toute fiction l’adroite fausseté
Ne tend qu’à faire aux yeux briller la vérité.
Sais-tu pourquoi mes vers sont lus dans les provinces,
Sont recherchés du peuple, et reçus chez les princes ?
Ce n’est pas que leurs sons, agréables, nombreux,
Soient toujours à l’oreille également heureux ;
Qu’en plus d’un lieu le sens n’y gêne la mesure,
Et qu’un mot quelquefois n’y brave la césure :
Mais c’est qu’en eux le vrai, du mensonge vainqueur,
Partout se montre aux yeux et va saisir le coeur ;
Que le bien et le mal y sont prisés au juste ;
Que jamais un faquin n’y tint un rang auguste ;
Et que mon coeur, toujours conduisant mon esprit,
Ne dit rien aux lecteurs qu’à soi-même il n’ait dit.
Ma pensée au grand jour partout s’offre et s’expose,
Et mon vers, bien ou mal, dit toujours quelque chose…
(Épître IX)

C’est difficile de savoir si ce que l’on écrit est vrai. Pour le savoir, je me fie avant tout au plaisir que je ressens à écrire. Quand j’éprouve du plaisir à écrire, c’est que mon cœur me parle et quand vous en éprouvez à me lire, c’est qu’il vous parle aussi.

Illustration;

https://entrepoetique.wordpress.com/2015/04/24/amants-de-la-melancolie/

209. L’inconnu solaire

Dans un numéro d’Apostrophe, la très regrettée émission littéraire, Bernard Pivot reçoit Annie Lebrun pour son livre « Appel d’air ». Dans la présentation du livre, il souligne que l’ouvrage est entouré d’un bandeau sur lequel est écrit « Pour en finir avec la haine de la poésie ».

Bernard Pivot; Qu’est ce que c’est que cette haine de la poésie ?

Annie Lebrun; Cela fait allusion à un texte de Georges Bataille et quand on connaît le personnage, on comprends qu’il ai écrit ça pour prendre ses distances à l’égard du lyrisme proprement dit et puis de la prose poétique que lui ne supportait pas.

Je pense qu’Annie Lebrun n’a pas compris, comme d’autres, l’expression de Georges Bataille « La haine de la poésie ». D’ailleurs, devant l’erreur d’interprétation quasi générale qu’a suscité cette expression, George Bataille l’a répudiée comme titre d’un de ses livres et s’en est expliqué dans sa préface;

« Il y a quinze ans j’ai publié une première fois ce livre. Je lui donnais alors un titre obscur : « La Haine de la poésie ». Il me semblait qu’à la poésie véritable accédait seule la haine. La poésie n’avait de sens puissant que dans la violence de la révolte. Mais la poésie n’atteint cette violence qu’évoquant l’Impossible. À peu près personne ne comprit le sens du premier titre, c’est pourquoi je préfère à la fin parler de L’Impossible. »

L’impossible, Georges Bataille

Ceci dit, il me semble qu’Annie Lebrun partage pleinement cette vision de la poésie comme permettant d’atteindre l’ineffable quand elle la défini ainsi;

« Si elle doit mener quelque part, la poésie n’a pas d’autre sens que de nous mener où nous ne savons pas voir ».

Ce que nous ne savons pas voir, c’est précisément l’impossible dont parle Georges Bataille. Il personnalise cet « Impossible » à un autre moment de son livre quand il évoque un « inconnu paré des couleurs aveuglantes et de l’apparence du soleil »;

« La poésie révèle un pouvoir de l’inconnu. Mais l’inconnu n’est qu’un vide insignifiant, s’il n’est pas l’objet d’un désir. La poésie est un moyen terme, elle dérobe le connu dans l’inconnu : elle est l’inconnu paré des couleurs aveuglantes et de l’apparence d’un soleil. »

Annie Lebrun explique, par ailleurs, dans cet entretien télévisé, qu’à certaines époques, la poésie n’est pas dans ce qui prétends être la poésie, elle parle de notre époque et du 18éme siècle. Pour elle, la poésie au 18 éme siècle était chez des philosophes comme Sade et Rousseau. Je ne connais pas la poésie du 18 éme siècle, mais il est clair qu’il y avait de la poésie dans les œuvres de Sade,

«Combien de fois, sacredieu, n’ai-je pas désiré qu’on pût attaquer le soleil, en priver l’univers, ou s’en servir pour embraser le monde ?»
Les Cent vingt journées de Sodome, 1785

et de Jean-Jacques Rousseau,

« On était en été, nous nous levâmes à la pointe du jour. Il me mena hors de la ville, sur une haute colline, au-dessous de laquelle passait le Pô, dont on voyait le cours à travers les fertiles rives qu’il baigne ; dans l’éloignement, l’immense chaîne des Alpes couronnait le paysage ; les rayons du soleil levant rasaient déjà les plaines, et projetant sur les champs par longues ombres les arbres, les coteaux, les maisons, enrichissaient de mille accidents de lumière le plus beau tableau dont l’œil humain puisse être frappé. On eût dit que la nature étalait à nos yeux toute sa magnificence pour en offrir le texte à nos entretiens. Ce fut là qu’après avoir quelque temps contemplé ces objets en silence, l’homme de paix me parla ainsi [… ] »
(Jean-Jacques ROUSSEAU, Ém. I)

et qu’il y en a aussi dans celle de Georges Bataille et particulièrement dans son œuvre « non-poétique », voir cette phrase poétique au possible,

« L’inconnu paré des couleurs aveuglantes et de l’apparence du soleil. »

La pensée d’Annie Lebrun se rapproche également de celle de Georges Bataille quand elle affirme que la poésie est liée à une révolte;

« La poésie est une façon d’être qui est liée à une révolte, peut être la plus humaine possible et qui est la révolte qu’on a tous connu adolescent et qui est la révolte devant l’immensité des désirs que chacun porte en lui et le peu que la vie permet de vivre. »

Je me sens parfois comme un cul de jatte qui éprouve le syndrome du membre absent, c’est à dire une douleur à l’endroit de son membre amputé. Il manque quelque chose à ma vie et c’est douloureux. L’image de l’amputé me convient bien parce que j’imagine qu’avant de naître, j’étais complet. En naissant, mes jambes m’ont été enlevés. J’ai mal et je ne peux plus marcher alors que sous mes pieds il y a des sables mouvants et l’immobilité me fais m’y enfoncer. Le sable est parfois à deux doigts de me recouvrir mais heureusement, j’ai la poésie. La poésie ça serait un peu comme des jambes retrouvée, plus de douleur et je parviens à avancer. Rien n’est acquis, la poésie est sans cesse à débusquer sinon mes jambes disparaissent, j’ai mal et je m’enfonce. La poésie ne tombe pas du ciel, elle survient dans un mouvement de révolte contre mon état. Il faut que je me mette dans un coin, que je lise, que j’écrive mais que je regarde aussi les mouches voler et alors je retrouve mes jambes ou pour le dire autrement, en reprenant l’image magnifique, que d’aucuns diraient mystique, de Georges Bataille, je retrouve « l’inconnu paré des couleurs aveuglantes et de l’apparence du soleil ».

Je t’aime Georges Bataille, pour la beauté que tu as laissée sur cette putain de terre.

Ci-dessous l’émission en question;

https://m.youtube.com/watch?v=jUewSwuADnc

Quarante-neuf

Je ne suis pas à la vie
C’est vous mon unique émoi,
Solitude, poésie,
Vos feux consument la loi,

Je mens, je crains, je renie,
Vieux désordre, cache-moi.

Extrait de « Signe de vie », 1944
Henri THOMAS

C’est une prière qui s’adresse à la poésie. Henry Thomas la confond successivement avec la solitude et un vieux désordre. Il lui demande de le cacher. C’est son arme, c’est l’arme de l’homme contre l’anéantissement, contre cette chose que Van Gogh ne parvient pas à définir mais dont il connaît les effets néfastes,  » On ne saurait toujours dire ce que c’est qui enferme, qui mure, qui semble enterrer, mais on sent pourtant je ne sais quelles barres, quelles grilles, des murs. » Dans ce poème d’Henry Thomas l’arme de la poésie est le feu, « Vos feux consument la loi ». Léo Ferré évoque ce combat dans sa chanson « Des armes » reprise par Noir Désir;

http://m.youtube.com/watch?v=DhXkeBykF1o

Léo Ferré
DES ARMES

Des armes , des chouettes, des brillantes
Des qu’il faut nettoyer souvent pour le plaisir
Et qu’il faut caresser comme pour le plaisir
L’autre, celui qui fait rêver les communiantes

Des armes bleues comme la terre
Des qu’il faut se garder au chaud au fond de l’âme
Dans les yeux, dans le coeur, dans les bras d’une femme
Qu’on garde au fond de soi comme on garde un mystère

Des armes au secret des jours
Sous l’herbe, dans le ciel et puis dans l’écriture
Des qui vous font rêver très tard dans les lectures
Et qui mettent la poésie dans les discours

Des armes, des armes, des armes
Et des poètes de service à la gâchette
Pour mettre le feu aux dernières cigarettes
Au bout d’un vers français brillant comme une larme

La poésie comme une arme, porteuse de violence, c’est comme cela aussi que Georges Bataille l’évoquait dans son livre « La haine de la poésie », qu’il a rebaptisé « L’impossible », il s’en explique dans la préface de son livre réédité avec ce nouveau nom;

« Il y a quinze ans j’ai publié une première fois ce livre. Je lui donnai alors un titre obscur : « La Haine de la poésie ». Il me semblait qu’à la poésie véritable accédait seule la haine. La poésie n’avait de sens puissant que dans la violence de la révolte. Mais la poésie n’atteint cette violence qu’évoquant l’Impossible. À peu près personne ne comprit le sens du premier titre, c’est pourquoi je préfère à la fin parler de L’Impossible. »

— Georges Bataille, L’Impossible (préface)

Je préfère de loin le titre « La haine de la poésie », parce que consumant les lois qui délimitent le possible, parce que poétique.

Quarante-huit

– Henri Thomas ;

J’ai eu une jeunesse interminable, je peux le dire, et toujours je mettais la poésie au dessus du roman, au dessus de n’importe quelle prose, je n’étais pas content tant que je ne sentais pas ce niveau poétique et puis petit à petit je me suis habitué à écrire en prose, je suis descendu dans une espèce de carrière.

– L’interviewer ;

Un oiseau, l’œil du poète
s’en empare promptement,
puis le lâche dans sa tête
ivre, libre, éblouissant,

Hubert Jouin dit que tout Henri Thomas est dans ces quatre vers.

– Henri Thomas ;

En effet, c’est bien possible, j’ai senti le mouvement de l’oiseau et pas seulement de l’oiseau mais de la vie, de la vie, de la vie qui cherche à s’échapper en nous, en nous, qui est en même temps notre prisonnière et notre libération. La poésie m’a donné à des moments favorables une sensation de liberté qui était au dessus de tout, je n’étais plus coupable de rien, je pouvais faire des fantaisies qu’on aurait qualifiées de coupables, elles ne l’étaient plus. Elle était liée, si j’ose le dire, à l’amour. Je ne les séparais pas, c’est pour ça que je pleure en y pensant.

Fin de l’extrait.

Ceci est la retranscription d’une interview d’Henry Thomas.

http://m.youtube.com/watch?v=Dt0Vp0GtWqg

Je m’en étais servi pour commenter un de ses poèmes;

http://schabrieres.wordpress.com/2014/01/17/henri-thomas-poeme-1944/

Je ne me souviens plus comment je suis arrivé à Henry Thomas, ça tombe bien, ça n’a pas d’importance. Je n’ai jamais rien lu de lui sinon certaines poésies et citations que l’on trouve sur internet. J’avais prévu de commenter celle-là ce soir;

« On ne tombe pas dans la solitude, parfois on y monte. »

Et puis je me suis souvenu de ce passage d’une interview de lui alors qu’il avait un certain âge dejà. Dans mon article précédent, je liais la tendresse à la poésie, lui aussi le fait quand il dit « Elle était liée, si j’ose le dire, à l’amour. Je ne les séparais pas, c’est pour ça que je pleure en y pensant. » Les écrivains ont parfois des enfances de merde, c’est le cas par exemple d’Henry Thomas, de Jean-Claude Pirotte et de Georges Bataille. La palme d’or de l’enfance merdique revenant à Georges Bataille. Oui, quand la poésie nous touche, on ressent comme la présence de quelqu’un qui nous aime d’un amour indéfectible et inconditionnel. La poésie révèle cet amour. Henry Thomas précise, « si j’ose le dire ». Que craint-il à le dire ? Pourquoi pleure t’il en le disant ? Je n’ai pas la réponse, simplement il me semble qu’il peut peut-être craindre d’en faire trop, d’exagérer, aux yeux de celui qui le lit. Moi, je le comprends, je ne le trouve pas excessif, je comprends aussi qu’il pleure. Ça n’est pas rien l’amour. On ne vit que pour l’éprouver et quand il nous est enfin révélé alors qu’on l’a ardemment cherché tout au long de son enfance, comme ça a été le cas d’Henry Thomas, il y a de quoi pleurer de joie, même plus de cinquante ans après les faits. Il est touchant Henry Thomas dans cette vidéo. Il ne fait pas le malin, il est tout en humilité. Pas de folie des grandeurs chez lui. D’ailleurs, à un autre moment de l’interview, il se compare même à un nourrisson dans un berceau crasseux;

« Quelques fois je me dis comme c’est rassurant d’avoir écris, c’est la seule chose, enfin c’est le seul berceau dans lequel on peut se remettre, parce que tous les berceaux sont perdus, il n’y en a plus qu’un, si on l’a, c’est un berceau d’écriture, on se recouche dedans, il est tout sale, tout crasseux, tout mélangé mais c’est le berceau de l’écriture. Quelque fois j’ai pensé à ça, je me suis dit, si il m’arrive de mourir, on ne sais jamais, et bien je voudrais me coucher dans mon berceau d’écriture. »

Un berceau qui monte très haut dans la lumière.

http://schabrieres.wordpress.com/2014/01/19/henri-thomas-un-oiseau-1944/

Quarante-six

« Aimer la littérature, c’est être persuadé qu’il y a une phrase écrite qui nous re-donnera le goût de vivre. »

Georges PERROS

J’avais écris un article hier soir et au moment de le publier, fausse manœuvre et pfutt… envolé. L’équipe de France de basket ayant remportée son match contre l’Espagne, j’ai été à moitié consolé. J’avais bossé sur cet article. Il y était question d’une collègue de travail qui m’avait dit avoir mangée une glace fraise-basilic. « UNE TUERIE » avait-elle ajoutée. Je me suis demandé ce qu’une tuerie avait à faire là-dedans. J’ai fait deux hypothèses. J’ai d’abord pensé au plaisir que l’on peut avoir à dire quelque chose de transgressif, un gros mot par exemple, « putain » alors qu’on vient de rater une béchamel. La transgression a un parfum de liberté d’où le plaisir que l’on éprouve à dépasser les bornes. Le marquis de Sade l’avait bien compris lui qui recommandait l’usage du blasphème pour augmenter le plaisir;

« Dès l’instant où il n’y a plus de Dieu, à quoi sert d’insulter son nom ? Mais c’est qu’il est essentiel de prononcer des mots forts ou sales dans l’ivresse du plaisir, et que ceux du blasphème servent bien l’imagination ; il faut orner ces mots du plus grand luxe d’expression ; il faut qu’ils scandalisent le plus possible ; car il est très doux de scandaliser ; il existe là un petit triomphe pour l’orgueil qui n’est nullement à dédaigner. »
(Marquis de Sade / 1740-1814 / La Philosophie dans le boudoir / 1795)

Mais cette explication n’est pas satisfaisante pour l’emploi de ce mot, une tuerie n’étant pas un mot transgressif. Ma seconde hypothèse est que la tuerie se rapporte à la personne qui prononce ce mot, c’est à dire à la personne qui a passé avec délectation sa langue sur la crème glacée rouge-sang parsemée de petites touches de vert, c’est elle qui est victime de la tuerie, c’est elle qui est tuée. Elle aurait tout aussi bien pu dire, « c’est à tomber » ou pour être encore plus proche de sa métaphore « c’est mortel ». Dans le même registre, Marguerite Duras fait dire à son héroïne amoureuse d’Hiroshima mon amour alors qu’elle s’adresse à son amant, « Tu me tues, tu me fais du bien ». Pour en remettre une couche, populairement on dit de l’orgasme, que c’est la petite mort. La mort évoquant un abandon comme l’extase. Georges Bataille prétends à ce propos que ; « Nul ne saurait nier qu’un élément essentiel de l’excitation est le sentiment de perdre pied, de chavirer.» Ici, il s’agit, certes, de perdre pieds, de chavirer, de mourir, mais de plaisir ! Autrement dit, pour de faux. C’est à dire mourir, en restant vivant. Sainte Thérèse d’Avila qui s’y connaissait en plaisir extrême, en extase, évoque aussi une tuerie pour en parler, une tuerie à son encontre, une tuerie perpétrée par Dieu en personne; « J’ai vu dans sa main une longue lance d’or, à la pointe de laquelle on aurait cru qu’il y avait un petit feu. Il m’a semblé qu’on la faisait entrer de temps en temps dans mon cœur et qu’elle me perçait jusqu’au fond des entrailles; quand il l’a retirée, il m’a semblé qu’elle les retirait aussi et me laissait toute en feu avec un grand amour de Dieu. La douleur était si grande qu’elle me faisait gémir; et pourtant la douceur de cette douleur excessive était telle, qu’il m’était impossible de vouloir en être débarrassée. L’âme n’est satisfaite en un tel moment que par Dieu et lui seul. La douleur n’est pas physique, mais spirituelle, même si le corps y a sa part. C’est une si douce caresse d’amour qui se fait alors entre l’âme et Dieu, que je prie Dieu dans Sa bonté de la faire éprouver à celui qui peut croire que je mens.» C’est donc, encore une fois, d’une tuerie fictive dont il s’agit. Ce texte très érotique rappelle Georges Bataille quand il écrit que l’érotisme « est l’approbation de la vie jusque dans la mort. » ou le marquis de Sade quand il prétends qu' »Il n’est pas de meilleur moyen pour se familiariser avec la mort que de l’associer à une idée libertine ». Ce lien entre le plaisir et la mort, Sainte Thérèse le fait également quand elle dit dans une de ses poésies « Mourir de ne pas mourir ». Le plaisir que l’on éprouve à lécher une glace fraise-basilic ou son conjoint ou encore à lire une belle phrase, c’est ce qui nous donne le goût de vivre et ça a le goût de la mort.

Quarante-cinq

« Ainsi nous ne sommes rien, ni toi ni moi, auprès des paroles brûlantes qui pourraient aller de moi vers toi, imprimées sur un feuillet : car je n’aurai vécu que pour les écrire, et, s’il est vrai qu’elles s’adressent à toi, tu vivras d’avoir eu la force de les entendre. »

L’expérience intérieure de Georges Bataille

Des paroles brûlantes comme celles-là, tirées du même ouvrage;

« Ma rage d’aimer donne sur la mort comme une fenêtre sur la cour. »

Cette dernière phrase pourrait-être issue d’un recueil de texte d’un mystique religieux. Je la verrais bien dans un texte d’Hadewijch d’Anvers qui a écrit ça par exemple;

« Je dirai de moi, que je suis celle
Qui inlassablement gémit et accuse l’Amour »

Je l’ai déjà dis dans un article précédent, j’aime la poésie des mystiques et des poètes maudits. Leurs paroles sont brûlantes. Georges Bataille est des deux. Il semble écrire pour ne pas se pendre et pour ne pas que l’on se pende. A ce propos, il écrit dans « L’expérience intérieure »; « J’écris pour qui, entrant dans mon livre, y tomberait comme dans un trou, n’en sortirait plus ». Dans la citation initiale, il s’adresse directement à son lecteur, et qui plus est, en le tutoyant. Ça me fait penser à Francis Giauques cette conscience de communiquer en écrivant, cet altruisme par l’écriture. Francis Giauques, ce poète Suisse qui a confié à son ami Georges Haldas ses poésies pour qu’il fasse en sorte qu’elles soient publiées afin qu’elles puissent aider ceux qui comme lui souffrent psychologiquement. Il a fait ce geste alors qu’il était candidat au suicide. Il a d’ailleurs été brillamment reçu, à 31 ans, avec mention noyade… . J’ai visionné récemment une

vidéo de Queneau qui reprends l’idée que la dimension de l’autre est présente chez l’écrivain, c’est d’ailleurs pour lui, ce qui différencie l’écrivain « amateur » du « professionnel ». Plus précisément, l’écrivain « professionnel » aurait la volonté d’établir une communication avec les autres alors que l’écrivain amateur chercherait à raconter à lui-même ses propres sentiments;

https://m.youtube.com/watch?v=pizKqOHr7Rs

Pour ce qui est du versant mystique de Georges Bataille, tout d’abord, il les lisait, qu’il s’agissent d’Angèle de Foligno, de Saint Jean de la Croix ou de Sainte Thérèse d’Avila, il les cite dans son œuvre et fait référence à eux quand on lui demande ce qu’est le bonheur. Pourtant il n’était pas croyant, il ne l’a été que brièvement mais intensément dans sa jeunesse jusqu’à devenir séminariste avant de se rétracter violemment… Il n’était pas croyant mais la question de Dieu est omniprésente dans ses écrits (comme la question de la mort). Il avait pour projet de faire une œuvre intitulée  » La somme athéologique » en référence à « La somme théologique » de Saint Thomas d’aquin. Il y a d’autres références dans son œuvre, que je découvre à peine, aux écrits religieux. Par exemple dans ce passage de « Mme Edwarda », il transpose une situation qu’il a lu dans un texte d’une mystique, une sainte du XIII s, dans lequel elle rapporte une de ses nombreuses visions ;

« Les deux mains agrippées à la table, je me tournai vers elle. Assise, elle maintenait haute une jambe écartée : pour mieux ouvrir la fente, elle achevait de tirer la peau des deux mains. Ainsi les « guenilles » d’Edwarda me regardaient, velues et roses, pleines de vie comme une pieuvre répugnante. Je balbutiai doucement :
– Pourquoi fais-tu cela ?
– Tu vois, dit-elle, je suis DIEU…
– Je suis fou…
– Mais non, tu dois regarder : regarde !
Sa voix rauque s’adoucit, elle se fit presque enfantine pour me dire avec lassitude, avec le sourire infini de l’abandon : « Comme j’ai joui ! »

Mais elle avait maintenu sa position provocante. Elle ordonna :
– Embrasse !
– Mais…, protestai-je, devant les autres ?
– Bien sûr !
Je tremblais : je la regardais, immobile, elle me souriait si doucement que je tremblais. Enfin, je m’agenouillai, je titubai, et je posai mes lèvres sur la plaie vive. Sa cuisse me caressa mon oreille : il me sembla entendre un bruit de houle, on entend le même bruit en appliquant l’oreille à de grandes coquilles. Dans l’absurdité du bordel et dans la confusion qui m’entourait (il me semble avoir étouffé, j’étais rouge, je suais), je restai suspendu étrangement, comme si Edwarda et moi nous étions perdus dans une nuit de vent devant la mer. “

En effet ce passage est inspiré de passages du livre des visions et des instructions de la bienheureuse Angèle de Folinio ;

Comme j’étais debout dans la prière, le Christ se montra à moi et me donna de lui une connaissance plus profonde. Je ne dormais pas. (46)

Il m’appela et me dit de poser mes lèvres sur la plaie de son côté. Il me sembla que j’appuyais mes lèvres, et que je buvais du sang, et dans ce sang encore chaud je compris que j’étais lavée. Je sentis pour la première fois une grande consolation, mêlée à une grande tristesse, car j’avais la Passion sous les yeux.

« J’étais là, absorbée dans ma douleur; autour du Crucifié, j’aperçus une foule dévouée, qui prêchait en paroles et en actes la pauvreté, l’opprobre et la douleur du Crucifié. Cette foule, c’étaient mes fils spirituels. Jésus les appela, les (166) attira à lui, les embrassa un à un avec un immense amour; puis il leur prit la tête avec ses mains, et leur donna à baiser la plaie sacrée de son Coeur. Je sentis quelque chose de l’amour qu’il avait dans les entrailles, et ma joie fut telle, que la douleur dont je viens de parler, la douleur sans exemple, s’évanouit dans mon transport.

Bataille donne l’impression d’avoir voulu créer une religion sans Dieu, ou plutôt dans laquelle chaque individu, comme dans le cas de Mme Edwarda, serait Dieu.

Trente-six

« Me revoilà, assis sur une pierre, à peine réchauffé par les premiers rayons du soleil. »

Je suis en quête du mot libérateur. Tant que je ne l’ai pas trouvé, c’est la morosité. De mon texte d’hier, ce qui me revient, ce qui reste finalement, c’est moins les correspondances que j’ai établies entre des auteurs, qui sont certes, sources de satisfaction, que le préambule à ce texte. Je ne saurais dire pourquoi. Peut-être est-ce parce j’ai saisi avec ces mots un instant particulièrement agréable, parce qu’ils me permettent de le revivre. J’ai retrouvé internet depuis ce matin, j’ai tapé dans Google, « Au Dieu inconnu », et j’ai trouvé « Agnostos Theos », sa traduction grecque et l’histoire qui va avec. 600 ans avant que Saint Paul rencontre les athéniens, un monument aurait été érigé en l’honneur de ce Dieu, alors que sévissait une épidémie. Ce que j’ai trouvé également en surfant, c’est que John Steinbeck avait écrit un roman portant ce titre, dont voici un extrait ;

 » Père a été rappelé à Dieu il y a trois jours. Nous sommes tous restés près de lui, dans ses derniers moments. Tous sauf toi. Tu aurais dû attendre.
A la fin, il n’avait plus tous ses esprits. Il a dit des choses très étranges. Il parlait de toi, mais surtout il s’adressait à toi. Il disait qu’il aurait pu vivre aussi longtemps qu’il l’aurait voulu, mais qu’il désirait voir ta nouvelle terre. Il était obsédé par cette nouvelle terre. Il disait : »Je ne sais pas si Joseph aura pu choisir une bonne terre. Je me demande s’il sait faire ces choses-là. Il faut que j’aille voir. »
Et puis il a beaucoup parlé de planer en l’air au dessus du pays et il croyait qu’il le faisait. Finalement, il a paru s’endormir. Papa délirait. Je devrais taire ses paroles et ne jamais les répéter, parce qu’il n’était plus lui-même. Il parlait de l’accouplement des animaux, il disait que toute la terre était un….Non, je ne vois aucune raison de le répéter. Cela m’a troublé que ces dernières paroles n’aient pas été des paroles chrétiennes. Je ne l’ai pas dit aux autres, parce que ses derniers mots ont été pour toi, comme si tu avais été là. »

J’aurais pu choisir un autre extrait de ce livre, glané sur internet, ils mériteraient tous d’être lus. J’ai choisi cet extrait-là parce qu’il parle à la fois de l’amour filial et de l’amour de la terre, de la croyance et puis parce que c’est une lettre, et que j’aime les lettres. Elles sont parfois d’une authenticité déchirantes. Je pense que nous avons beaucoup perdu à ce niveau avec le téléphone. L’écrit nous révèle à nous-même et à l’autre bien plus que la parole. Il nous demande un effort, mais nous incline en-même temps à la méditation, à nous recentrer sur ce qui est important dans nos vies, comme l’est par exemple, l’instant que j’ai relaté en préambule à ce message. Cet instant où j’ai éprouvé comme une continuité avec la nature.

En parlant de soleil, pour que la route soit moins pesante;

La source et l’essence de notre richesse sont données dans le rayonnement du soleil, qui dispense l’énergie – la richesse – sans contrepartie. Le soleil donne sans jamais recevoir…
La Part maudite (1949)
Georges Bataille

Vingt et un

Fébrilement recherché, le malheur, aux propres yeux de l’homme fébrile, a quelque chose de si voyant, – de si péniblement donné à voir – que toujours ou presque, en sont écartées les chances de cette secrète coïncidence, sans laquelle les amants ne pourraient atteindre, soudain et sûrement, le trouble sentiment de totalité qui les grise.

Georges Bataille, Œuvre complètes, T.VIII, Gallimard, p 498.

J’ai toujours avec moi mon livre de philosophie du lycée. À force de le trimballer, la couverture cartonnée à rendue l’âme. Il y avait inscrit dessus quelque chose comme ça; « La philosophie comme un dialogue entre les textes ». Je ne suis pas sûr du tout qu’il s’agisse de la phrase originale. Le livre en tout cas est conçu de cette manière, pour chaque thème deux points de vue opposés sont exposés sur une double page. Quand on ouvre le livre en entier, on a donc les deux textes sous les yeux, l’un sur la page de droite et l’autre sur celle de gauche. Quand on va de l’un à l’autre, on a en effet l’impression qu’ils dialoguent. Quand on referme le livre ils se retrouvent l’un contre l’autre, comme enlacés, ils ne font plus qu’un, un peu comme les amants dont parle Georges Bataille dans la phrase qui ouvre cet article. C’est par cette phrase que je me suis intéressé à Georges Bataille. Ce qui me plait dans cette phrase c’est ce qu’elle dit mais également son esthétisme, sa poésie. Je la trouve belle, en particulier quand il dit « le trouble sentiment de totalité qui les grise. » Je crois d’ailleurs que si je garde ce livre de philosophie avec moi c’est parce que certes, les idées qui y sont déployées m’intéressent, mais aussi parce je sais que je peux y trouver du beau. Il y a des débats entre tenants de la poésie et de la philosophie pour savoir laquelle des deux disciplines supplante l’autre dans l’expression de la vérité. Je pense que la beauté et la vérité sont liés comme les textes qui s’opposent et se répondent à la fois sur les doubles pages de mon livre de philo. La phrase de Georges Bataille que j’ai mis en préambule en est un bon exemple, elle relève à la fois de la philosophie, du vrai, et de la poésie, du beau. J’ai lu récemment un autre texte que j’ai trouvé à la fois philosophique et poétique, vrai et beau. Il s’agit d’un extrait de « La Philosophie dans le boudoir » du marquis de Sade; «Il est essentiel de prononcer des mots forts ou sales, dans l’ivresse du plaisir, et ceux du blasphème servent bien l’imagination. Il n’y faut rien épargner ; il faut orner ces mots du plus grand luxe d’expressions ; il faut qu’ils scandalisent le plus possible ; car il est très doux de scandaliser : il existe là un petit triomphe pour l’orgueil qui n’est nullement à dédaigner ». C’est vrai qu’il est très doux de scandaliser. Il est très doux de faire du bien; « Si vous saviez fouiller dans l’ordure, que j’accumule exprès pour mieux vous défier et vous bafouer, vous y trouveriez mon secret, qui est la bonté.». Il est très doux aussi de citer des auteurs qu’on aime. Jean Genet fait parti de mes auteurs préférés, je suis content de le voir venir sur mon blog. D’y inscrire ses mots me le rends presque présent. Il en va de Jean Genet comme d’autres auteurs, je parlais de Georges Bataille à l’instant, quand je les lis ça me fait tellement de bien que me vient l’envie de les serrer dans mes bras et de les embrasser. Certains trouvent peut-être ça absurde, moi-même j’ai eu et j’ai peut-être encore un peu du mépris pour cette sensibilité, mais les choses sont ainsi. Il m’arrive même de pleurer en lisant des livres ou en écrivant d’ailleurs. Je ne sais si il s’agit de larmes de joie ou de tristesse, c’est mêlé. Ce que je sais c’est qu’elles me font du bien. Il n’y a pas de mal à lire et à écrire. Je reprends à mon compte une nouvelle fois, peut-être pour mieux m’en convaincre, ces mots de Marguerite Duras, que je serre dans mes bras et que j’embrasse aussi; « On a le droit de le faire ».

Ps ; Un lecteur et un livre, c’est une solitude qui en rencontre une autre.

Vingt

 » Il refusa que sur la tombe on écrivît ces mots : je touche à la fin le BONHEUR EXTRÊME.
La tombe elle-même, un jour, disparaîtra.  » (G. Bataille)

Alors qu’en Bretagne, à l’époque du néolithique, des hommes ont érigés des tombeaux avec les pierres les plus résistantes dans l’espoir qu’ils traversent le temps, à l’inverse, d’autres hommes, comme Georges Bataille, se rassurent en pensant que le temps viendra à bout de leur sépulture. Pour mémoire, Georges Bataille, c’est celui-là même qui n’attends rien de la flèche qu’il tire sinon de la voir se dissoudre dans l’air de la nuit (voir l’article 18). Les uns et les autres rêvent pourtant d’éternité, en humains qu’ils sont, mais les uns et les autres ne conçoivent pas l’éternité de la même manière. Pour les uns, l’éternité c’est la persistance de soi au-delà de la mort, pour les autres, l’éternité c’est la disparition de soi jusque dans la mort. Pour les premiers, l’éternité c’est l’affaire du futur, pour les seconds, l’éternité c’est l’affaire du présent. Les enfants sont très forts en éternité, ils jouent. Jouer est une faculté qui n’est pas l’apanage que des enfants, les adultes aussi la possède. Mais c’est plus difficiles pour les adultes d’être raisonnables, c’est plus difficile pour eux de perdre la raison, c’est plus difficile pour eux de se dissoudre dans l’air de la nuit, c’est plus difficile pour eux de se détacher d’eux-même, c’est plus difficile pour eux d’aimer. C’est plus difficile, parce que les enfants en devenant adultes ont pris peur de la mort. Pour se rassurer, ils s’accrochent à eux-même comme à la branche d’un arbre, par crainte de tomber, alors qu’en la lâchant, en s’oubliant, comme ils le faisaient avant, ils pourraient voler.

Ensevelie souffle coupé
Dans ses baisers l’éternité
Comme une fête puérile
Née d’un sourire de la nuit
Rit joue jouit pleure et s’oublie
Dans une bouche juvénile.

Georges Bataille

Je laisse également ce lien vers un poème de Thomas Vinau dans lequel il est aussi question d’une perte pour aimer ;

http://schabrieres.wordpress.com/2014/07/28/thomas-vinau-poeme-2014/#comments