Dix-sept

 » Je finis par trouver sacré le désordre de mon esprit. »
Arthur Rimbaud, une saison en enfer.

“Avec mes pierres carrées
je t’enfermerai dans une œuvre
car tu es coureur de chagrins
et la règle est d’apprendre à rire
Homme
avant de mourir.”

Henry Bauchau

Je reviens à l’instant de la plage. Au départ, ça n’était que pour allé arrêter le four pour éviter que les poulets ne crament. Mais en quittant mes amis pour remplir ma mission, je leur ai dit; « j’y vais, je vais arrêter les poulets » et j’ai ajouté dans la foulée; « D’habitude, ce sont les poulets qui m’arrêtent ». Ça les a fait rire. Ça m’a fait plaisir de les avoir fait rire. Sur le chemin, j’ai réfléchi à la question du rire tant et si bien qu’une fois le four éteint, j’ai pris ma tablette et me voilà. J’y avais déjà pensé au rire et d’autres grands penseurs bien avant moi. Georges Bataille, auquel je fais décidément souvent référence sur ce blog, considérait que c’était là la question centrale de sa philosophie. C’est dire si il prenait le rire au sérieux !
La dernière fois que j’ai cité cet auteur, c’était dans mon quinzième article;

« La poésie est une flèche tirée: si j’ai bien visé, ce qui compte – que je veux – n’est ni la flèche ni le but mais le moment où la flèche se perd, se dissout dans l’air de la nuit: jusqu’à la mémoire de la flèche est perdue. »

À ce moment là je cherchais des textes dans lesquels la poésie était assimilée à une arme. Certes, il est question ici d’une flèche et une flèche est une arme mais l’usage qui en est fait n’est pas celui d’une arme, elle n’a pas d’usage. Ce que Georges Bataille attends, c’est le moment où elle « …se perd, se dissout dans l’air de la nuit… ». C’est leur dada à Georges Bataille, Saint jean de la croix, Thérèse d’Avila et aux autres mystiques, le fait de se perdre, de se dissoudre, de se détacher, etc… parce que c’est là qu’ils situent la jouissance, l’extase. Les mystiques sont des jouisseurs de première. Les toxicos, libertins et fêtards de tous bords font figurent de petits branleurs à côté d’eux. Georges Bataille s’est essayé d’ailleurs à ce genre de transgression, c’est même malheureusement uniquement pour ça qu’il est connu par certains, parce qu’il y a de la pornographie dans son œuvre, parce qu’il dit, par exemple, avoir tenté de se branler devant le cadavre de sa mère. Quand je vous disais que c’était des branleurs… Comme l’a dit le mec de son ex;

« Le rapport au sexe s’égare, à vouloir que ses chemins aillent à l’autre moitié »
J. Lacan, « L’étourdit », dans Autres écrits.

Il le reconnaîtra lui-même, Georges Bataille, qu’il faut chercher la transgression, l’illimité, ailleurs que dans le sexe. La transgression signifie traverser la limite pour atteindre l’illimité. L’image de la flèche qui se dissout dans l’air de la nuit me renvoie à ça. Elle me donne l’impression que les limites disparaissent avec cette dissolution, les limites de l’espace et du temps.

Quel rapport entre la dissolution de cette flèche et le rire ? Mais le même qu’il y a entre la dissolution de cette flèche et la poésie pardi ! Le rire et la poésie (plus largement ce qu’elle induit, la beauté) sont tous les deux les fruits d’un désordre. Si je reprends la situation qui m’amène ici, ce qui a provoqué le rire chez mes amis, c’est que j’ai créé un double désordre. Le premier désordre étant d’utiliser les mêmes mots, « arrêter » et « poulet » dans deux phrases différentes avec dans chacune des phrases, des sens différents. « Arrêter » était utilisé dans le sens d’interrompre (le fonctionnement du four) et « poulet » se rapportait au volatile, dans la première proposition. Dans la seconde proposition, « arrêter » était à entendre comme une arrestation et « poulet » était utilisé pour désigner des policiers. Le second désordre consistait à inverser les fonctions des protagonistes dans les deux phrases, moi étant acteur et les poulets étant passifs, c’est le moins qu’on puisse dire, dans la première phrase, ces mêmes poulets devenant actifs et moi passif dans la seconde. Il y a également création d’un désordre dans le cas de la poésie. Je reprends l’exemple du poème que j’ai publié dans l’article précédent, quand l’auteur dit « Crier sa détresse à un désert infini de tristesses », le désordre est que l’on ne s’adresse pas à un désert et qu’un désert n’éprouve pas de sentiments dans l’ordre habituel des choses. Soit dit en passant, quel vers magnifique de ce poète trop peu connu ! Dans les deux cas donc, le rire et la poésie, il y a introduction d’un désordre, il y a pour reprendre l’expression de Georges Bataille, une dissolution de ce qui est attendu, une dissolution de l’ordre. Nous basculons de quelque chose de connu, de stable, d’ordonné en quelque chose d’inconnu. C’est cette plongée dans l’inconnu, qui est jouissive. C’est ce à quoi mène l’écriture.
Sur ce, je retourne plonger dans l’océan.

Signé; Un grand branleur devant l’éternel.

Quinze

De la nécessité de fourbir comme il faut

La lame glisse bien. Les évidences tombent en premier. Matière molle qui s’effiloche. Et puis c’est le tours des idées. Concepts, théories, pensées. De long lambeaux souples qui se tordent. Incise de l’acier effilé. Sous l’écorce la chair est plus claire. Humide, diaphane, sensible. La lymphe et le sang. Des sentiments qui giclent. Des sensations de sciure. On arrive au morceau plus dur. Le coeur noir. La peur, l’enfance, ce qu’il reste. Noeuds du bois. L’os des mots simples. À nettoyer de petits souffles. À faire sécher aux grands vents. À poncer. Raboter au goutte à goutte du jour. Dans le temps et la lumière laisser décatir les mensonges. Tailler la pointe de la phrase. Sa coupure. Le poème est prêt. Javelot.

C’est de Thomas Vinau, je l’ai trouvé sur son site ce matin ;

http://etc-iste.blogspot.fr/2014/07/de-la-necessite-de-fourbir-comme-il-faut.html

J’y ai mis comme commentaire ;

La poésie est une flèche tirée: si j’ai bien visé, ce qui compte – que je veux – n’est ni la flèche ni le but mais le moment où la flèche se perd, se dissout dans l’air de la nuit: jusqu’à la mémoire de la flèche est perdue.

Le Coupable (1943)
Georges Bataille

Une arme avec Leo Ferré, une flèche avec Georges Bataille, un javelot avec Thomas Vinau… décidément, on est dans la métaphore guerrière, ça peut surprendre pour parler d’un poème. Ça peut même paraître antinomique, la poésie étant plutôt associée habituellement à quelque chose de doux, de paisible, de délicat. « Amis de la poésie, bonjour ! ». Une arme pour se défendre de quoi ? Là aussi Thomas Vinau en appelle à la métaphore dans ce poème ;

Noir dedans

C’est noir dedans
Depuis tout petit
depuis toujours
et pour tout le temps
C’est noir dedans
C’est pour ça que les enfants pleurent le soir dans leurs lits. Qu’ils ont peur des monstres. C’est parce qu’ils ont peur de leur noir dedans. C’est pour ça que les schizophrènes inventent leurs hôtes. Leurs monstres. C’est parce que c’est noir dedans. C’est pour ça qu’on s’invente des histoires. C’est pour ça que certains hommes tournent le plus vite possible sur eux mêmes jusqu’à l’ivresse ou qu’ils mâchent des plantes ou qu’ils boivent des fruits pourris. C’est parce qu’ils ont peur de leur noir dedans.

Il s’agit là d’un court extrait mais le poème est bien plus long et le livret sur lequel il est imprimé est un véritable écrin pour cette poésie toute en simplicité et en profondeur ;

http://editionscousumain.blogspot.fr/2013/09/le-noir-dedans-thomas-vinau.html

Ce texte fait penser au symbole du Yin et du Yang, d’ailleurs le texte imprimé alternativement noir sur fond blanc puis blanc sur fond noir renforce cette sensation. Dans le noir se trouve la racine du blanc et dans le blanc se trouve la racine du noir. Le noir représentant la souffrance ou le malheur et le blanc, le bonheur.

Voici la fin ;

Et si on choisit de vivre. De vivre tout court. C’est à dire de vivre entre tous les noirs. Entre tous ces vides. Entre tous ces froids. Si l’on choisit de vivre entre le noir de l’autre. Le noir dehors. Et le noir de soi. Alors il faut faire un enfant. Planter des graines de noir. Le consoler et lui raconter des histoires. Lui apprendre qu’il n’y a pas de monstre. Juste le noir dedans et le noir dehors. Et la peau au milieu. Et les yeux au milieu. Et la tête au milieu de tout ce noir. Et que vivre. C’est ça.

Vivre, lutter contre le malheur avec la seule arme que nous avons à notre disposition, la puissance de créer.

« je ne puis pas moi souffrant me passer de quelque chose plus grand que moi, qui est ma vie, la puissance de créer… » Van Gogh

Les images de la flèche ou du javelot ou encore mieux de la graine comme dans cette magnifique poésie ou dans celle de Maître Eckhart, Grain de Sénevé, coïncident avec ces vers d’Henry Bauchau ;

Dans le champs du malheur
Planter une objection

Douze

« N’est-ce pas une chose extrêmement plaisante que de voir les philosophes les plus sérieux, si sévères qu’ils soient le reste du temps avec toute certitude, en appeler sans cesse à des sentences de poètes pour assurer force et crédibilité à leur pensée ? »

Nietzsche, Le gai savoir.

Le texte de Gilles Deleuze publié dans mes deux articles précédents est une sentence de poète. Les mystiques religieux font eux aussi appellent à la poésie pour exprimer leur vérité. Encore un élément qui rapproche les mystiques des deux bords. Quand à l’équivalence que j’ai subodorée à la fin de l’article précédent, entre l’écriture et la prière, j’ai quelques éléments nouveaux à vous transmettre. Pour rappel, Je disais que dans la prière, le mystique religieux cherchait à annihiler sa volonté pour se soumettre à la volonté de Dieu. Je disais aussi que le mystique athée cherchait à annihiler sa volonté grâce à l’écriture. En recherchant dans le dictionnaire, j’ai découvert que la méditation, qui est la formes de prière qui correspond à celle évoquée dans notre cas puisque son but est l’unité avec Dieu, est un terme d’origine latine ayant pour signification ; «préparation (à un discours, à écrire)», «réflexion». D’autre part, j’ai retrouvé une phrase de Georges Bataille, extraite de son livre « l’expérience intérieure » ;

« Je traîne en moi comme un fardeau le souci d’écrire ce livre. En vérité je suis agi. »

Mais par qui Georges bataille pourrait-il être agit, quelle volonté pourrait se substituer à la sienne ?

Mystère…