134. Souvenons-nous

1

Je me souviens avoir lu « W ou le souvenir d’enfance » de Georges Perec.

2

Je me souviens que j’en suis resté sans voix.

3

Je me souviens que dans « W ou le souvenir d’enfance », Georges Perec raconte deux histoires, l’une est son histoire personnelle et l’autre la description d’une société dans laquelle le sport est la préoccupation principale.

4

Je me souviens que « W ou le souvenir d’enfance » raconte alternativement, selon la parité des chapitres, ces deux histoires qui semblent ne pas avoir de rapport entre elles.

5

Je me souviens qu’à chaque fois que l’on change de chapitre il faut rompre avec l’histoire dans laquelle ont était et se souvenir de la précédente.

6

Je me souviens que l’enfance de Georges Perec est marquée par des ruptures.

7

Je me souviens que Georges Perec est devenu orphelin de père à l’âge de 4 ans, que son père était un juif d’origine polonaise, engagé volontaire dans l’armée française et qu’il est mort au combat en 1940, et que sa mère est morte à Auschwitz alors qu’il avait sept ans et qu’elle s’était séparée de lui quand il en avait cinq, pour lui éviter d’être raflé comme elle l’a été.

8

Je me souviens que la société ayant le sport pour objet principal s’avérait, en fait, enlever aux individus toute humanité.

9

Je me souviens d’un sentiment de surprise et d’effroi quand, dans le dernier chapitre, j’ai découvert que les deux histoires étaient intriquées.

10

Je me souviens que jamais aucun film, aucun documentaire, aucun livre ne m’avait fait ressentir si intensément l’horreur qui régnait dans un camps de concentration et dans la tête d’un enfant, puis d’un homme, dont la mère y a été internée et assassinée.

131. La disparition-Les revenentes

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La disparition est un livre de Georges Perec écrit sans la lettre « e » (Voir article 130). L’interprétation la plus commune qui a été donnée à ce livre, est que ce « e » qui a disparu, et que les protagonistes de ce roman policier recherchent activement, c’est « eux », les parents de l’auteur, qu’il a perdu tragiquement alors qu’il avait à peine cinq ans. Cette hypothèse est renforcée par le fait que dans une interview, Georges Perec précise que « Si pour écrire, on décide de se priver d’une lettre de l’alphabet, pour peu qu’elle soit importante, on va assister à une véritable catastrophe », or on conçoit assez bien que le fait d’être orphelin si jeune ai été vécu par l’auteur comme une catastrophe. Georges Perec rejouerait par l’écriture de ce livre la scène traumatisante de la disparition de ses parents, comme Ernest, le jeune neveu de Freud, dix-huit mois, le fit (selon son illustre oncle) à propos de celle de sa mère avec une bobine de fil. En effet le créateur de la psychanalyste a observé que lorsque sa mère s’absente l’enfant joue à faire disparaître une bobine de fil, il accompagne ce jeu de ces vocalisations, des « o-o-o », empreints de tristesse, quand la bobine disparaît sous un canapé et d’un « da! » de contentement quand il la ramène à lui, d’où le nom de jeu du « Fort-da », que l’on peut traduire de l’allemand par jeu de « parti-revenu », que Freud a donné à ce jeu. On ne peut qualifier cette observation d’affabulation freudienne (cf; Michel Onfray) tant cela saute aux yeux qu’un enfant reproduit symboliquement dans ses jeux des situations qui ont imprégné son psychisme. Cette comparaison entre ce livre et le jeu du « fort-da » trouve toute sa pertinence quand on sait que Georges Perec a fait réapparaître la voyelle manquante, trois ans plus tard, dans son livre « Les revenentes », la seule voyelle utilisée dans ce livre étant la voyelle « e ». Pour appuyer encore cette comparaison on peut constater que « La disparition » est un roman marqué par des événements tragiques, la disparition systématique par la mort des personnages, alors que « Les revenentes » est un livre jouissif dans lequel on n’a à déplorer aucun décès et qui est parsemé de descriptions d’orgies orgasmiques.

Georges Perec a déclaré à propos de l’écriture et de ses parents;

« J’écris parce qu’ils ont laissé en moi leur marque indélébile et que la trace en est l’écriture, l’écriture est le souvenir de leur mort et l’affirmation de ma vie. »

Cette définition de l’écriture convient parfaitement au jeu du « fort-da » qui permet tout à la fois à Ernest Freud, de se souvenir de l’absence de la personne aimée tout étant acteur de sa vie.

130. La disparition

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J’aime beaucoup ce roman de Georges Perec, La disparition. Le problème de « La disparition », c’est que c’est un livre à record, c’est en effet le plus grand lipogramme qui n’est jamais été écris et qui plus est, en se privant de la lettre la plus utilisée dans la langue française, le e. C’est un problème parce que la prouesse technique occulte parfois l’intérêt littéraire du livre. Georges Perec explique dans une interview qu’à partir du moment où cette contrainte a été établie, « le livre est sorti tout seul », autrement dit, la disparition du « e » a engendré la naissance d’une histoire, une histoire qui se nourrit elle-même de la disparition de la lettre « e » puisqu’il s’agit pour les protagonistes de ce roman policier de traquer cette lettre. L’interprétation la plus commune qui a été donnée à ce livre, est que ce « e » qui a disparu et que l’on recherche activement, c’est « eux » ses parents. En effet, Georges Perec est devenu orphelin très tôt dans sa vie. Il perd son père, un juif d’origine polonaise, engagé volontaire dans l’armée française, tué au combat en 1940, alors qu’il avait six ans. Il perd sa mère quelques années plus tard, tuée en déportation après l’avoir confié en 1941 à la Croix rouge pour éviter qu’il ne soit lui aussi raflé. Mais des histoires où il est question d’une quête d’un objet, il y en a à foison dans la littérature et tous leurs auteurs n’ont pas pour autant perdu leurs parents pendant leur enfance. Aussi, je me dis que ce « e » qui a disparu dans l’ouvrage de Perec n’est peut-être pas « eux » mais représente l’initiale du mot « Ève » pour « le jardin d’Adam et Eve ». Cette hypothèse est confortée au moins par le fait que Georges Perec a écrit, à la suite de « La disparition », un livre qui ne comporte comme voyelle que le « e », qu’il a finalement appelé « Les revenentes » mais à qui il avait initialement choisi de donner le titre de « Lettres d’Ève ». Georges Perec ne serait pas à la recherche de ses parents, il serait à la recherche, comme chacun de nous, de son paradis perdu;

« La nostalgie n’est pas celle du Dieu qui nous manque, c’est la nostalgie de nous-mêmes qui ne sommes pas suffisamment ; nous ressentons le manque de notre grandeur impossible – mon actualité inatteignable est mon paradis perdu. »
Clarice Lispector