Lettre ouverte à Marguerite Porete

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« Et le lundi ensuivant, fu arsé (fut brûlée), au lieu devant dit (In communi platea Gravi), une béguine clergesse qui estoit appellée Marguerite la Porete, qui avoit trespassée et transcendée l’escripture devine, et ès articles de la foy avoit erré; et du sacrement de l’autel avoit dit paroles contraires et préjudiciables; et, pour ce, des maistres expers de théologie avoit esté condampnée. »
Extrait d’un journal qui fait référence à l’assassinat de Marguerite Porete, le 1er juin 1310.

 

Chère Marguerite,

Quel beau prénom tu-as ! On ne se connaît pas, tu es morte depuis sept cent quatre ans et à l’époque, je n’étais même pas né. J’ai entendu parlé de toi, pour la première fois, il y a quelques mois à peine. Je sais que tu étais une béguine et que tu as été brûlée vive avec le livre qui t’a valu cette condamnation, place de l’Hôtel de Ville à Paris. La prochaine fois que j’y passerai, j’y déposerai une marguerite. Quelle bande de cons ! Excuse-moi l’expression, mais comment qualifier autrement ceux qui t’ont fait périr par les flammes parce que tu avais écris un livre qui n’était pas à leur goût ? C’était des « hommes de Dieu », comme ils disent, « des maistres expers de théologie ». Il faut se méfier des experts en écritures divines comme du virus Ebola. Il y a parmi les religieux de tous bords, un paquet de frustrés de la vie qui prétextent de la volonté divine pour assouvir leur haine.

Je discutais avec une amie du mariage pour les homosexuels, elle me disait qu’elle ne faisait pas de distinction entre l’amour qu’il y avait entre homosexuels et hétérosexuels, mais qu’elle ne pouvait admettre une telle union parce que la bible s’y opposait.

Je ne sais pas si il y a écrit dans ce bouquin un truc du genre, « Moi, Dieu, je déclare l’union maritale entre deux personnes du même sexe illégitime », je n’irai pas vérifier, il y a en tout cas des « maistres expers de théologie » qui l’attestent, mais ce que je sais, c’est que j’imagine l’intérieur de la tête de mon amie comme une prison dont les pages de la bible sont les barreaux.

À Marguerite Porete et quelques autres

Au large,

Nous avons appelé notre cage l’espace,
Et ses barreaux déjà ne nous contiennent plus.
***

C’est d’Aragon, je veux être de ces autres, à côté d’Aragon et à tes côtés.

Je t’embrasse Marguerite, avec une infinie tendresse, embrasse, s’il te plait, de la même manière, pour moi, deux autres Marguerite, Marguerite Duras et ma grand-tante, Marguerite Authemayou.

Vincent

54. Aimer, c’est souffrir.

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On manque d’un Dieu. Ce vide qu’on découvre un jour d’adolescence, rien ne peut faire qu’il n’ait jamais eu lieu. L’alcool a été fait pour supporter le vide de l’univers, le balancement des planètes, leur rotation imperturbable dans l’espace, leur silencieuse indifférence à l’endroit de votre douleur.

Marguerite Duras, La Vie matérielle

C’est ça qui fait que l’on se drogue, le sentiment d’une silencieuse indifférence à l’endroit de notre douleur. Ça me fait penser au dernier vers de cette poésie de Sabine Sicaud;

– Tu te chaufferas au feu de paysan ?
– Je me chaufferai au feu de paysan.
– Tu auras de vieilles lampes à pétrole ?
– Je les aurai.
– Un jardin de curé ?
– Un jardin de curé.
– Et un pot de basilic ?
– Et deux pots de basilic.
Et ta pitié pour moi et ma pitié pour toi.

Ça n’est pas la douleur qui est insupportable, c’est le sentiment qu’on est seul avec elle, que personne ne compatit avec nous, que personne ne la partage, autrement dit, que personne ne nous aime. « Et ta pitié pour moi et ma pitié pour toi » ça veut dire « Et ton amour pour moi et mon amour pour toi ». Aimer, c’est souffrir parce qu’un autre souffre. C’est avoir de la peine parce qu’un autre en a. Aimer, c’est quand la souffrance de l’autre devient la sienne. Aimer, c’est souffrir.