191. Transe en danse

 » Monsieur, vous n’avez pas mal joué. Vous connaissez la position du corps. Votre jeu ne manque pas de sentiments. Votre archet bondit, votre main gauche saute comme un écureuil, elle file comme une anguille sur les cordes, vos ornements sont ingénieux et parfois charmants, mais je n’ai pas entendu de musique. Vous pourrez aider les gens qui dansent, vous pourrez accompagner les acteurs qui chantent sur scène. Ce que vous écrirez plaira, n’épouvantera jamais. Vous gagnerez votre vie et votre vie sera entourée de musique, mais vous ne serez pas musicien. Avez-vous un cœur pour sentir ? Avez-vous un cerveau pour penser ? Avez-vous idée de ce à quoi peuvent servir les sons quand il ne s’agit plus de danser ni de réjouir les oreilles du roi ?

Extrait du film, Tous les matins du monde.

Voilà la réponse que sa dernière question m’inspire;

– Je sais pas moi… À prévenir qu’un engin de chantier recul ?! À annoncer l’heure du début des cours ?! À alerter les infirmières que la saturation en oxygène d’un enfant hospitalisé en chambre stérile pour un cancer est trop basse…

Hier soir, j’étais avec ma tablette, tranquillement installé dans mon canapé quand l’une de mes filles, récemment et longuement hospitalisée pour une leucémie, a poussé le son de la chaîne, j’ai relevé la tête de mon écran, prêt à lui demander de baisser le volume et puis la voyant se déhancher sur la musique, genre electro, je me suis ravisé. Je l’ai regardée. Elle m’a vu la regarder. Elle m’a interrogé; « Quoi ? Ça te dérange ma manière de danser ? ». Je lui ai répondu que « Non, pas du tout! ». J’ai trouvé qu’elle dansait bien, mieux que je ne l’avais jamais vu danser, ses gestes étaient libérés. J’étais heureux de la voir danser comme ça. Ça fait deux ans qu’elle est sortie de l’hôpital, mais elle a encore un suivi régulier pour s’assurer qu’il n’y a pas de rechute. A chaque fois, nous attendons les résultats des prises de sang avec de l’appréhension, on n’en a pas encore vraiment fini avec cette merde. Là, quand elle dansait, la maladie était loin, très loin, elle n’était plus. Il a tort le prof de musique du film d’Alain Corneau, la musique ne sert à rien, si ce n’est à danser, à éprouver de la joie. Si notre corps n’est pas emporté par la musique, quelle qu’elle soit, électronique ou sacrée, c’est que notre cœur n’a pas senti et que notre cerveau a pensé. Je comprends que le professeur de musique veut signifier à son élève que la musique doit nous élever spirituellement et que la danse laisse l’individu au niveau du parquet. Quelle erreur! Comme si il n’y avait pas un lien entre le spirituel et le charnel!.

Qu’il lise donc les mystiques, comme Sainte Thérèse D’Avila qui précise que pendant ses extases, le spirituel et le corporel étaient mêlés, « le corps y a sa part » dit-elle ou qu’il lise Rûmî, qui encore plus explicitement, reconnaît un effet transcendantal à la danse,

«Plusieurs chemins mènent à Dieu, j’ai choisi celui de la danse et de la musique.»

ou plus simplement, qu’il regarde le corps d’un musicien, digne de ce nom, je pense à Glenn Gould quand il joue la musique de Bach,

https://m.youtube.com/watch?v=N2YMSt3yfko

, et que ce professeur de musique entre enfin dans la danse, nom de l’âme inconditionnée!

« O jour, lève-toi, les atomes dansent, les âmes éperdues d’extase dansent, la voûte céleste, à cause de cet Etre, danse ; A l’oreille je te dirai où l’entraîne sa danse ; Tous les atomes qui se trouvent dans l’air et le désert, sache bien qu’ils sont épris comme nous, et que chaque atome heureux ou malheureux est étourdi par le soleil de l’âme inconditionnée. »
Rûmî

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