191. Transe en danse

 » Monsieur, vous n’avez pas mal joué. Vous connaissez la position du corps. Votre jeu ne manque pas de sentiments. Votre archet bondit, votre main gauche saute comme un écureuil, elle file comme une anguille sur les cordes, vos ornements sont ingénieux et parfois charmants, mais je n’ai pas entendu de musique. Vous pourrez aider les gens qui dansent, vous pourrez accompagner les acteurs qui chantent sur scène. Ce que vous écrirez plaira, n’épouvantera jamais. Vous gagnerez votre vie et votre vie sera entourée de musique, mais vous ne serez pas musicien. Avez-vous un cœur pour sentir ? Avez-vous un cerveau pour penser ? Avez-vous idée de ce à quoi peuvent servir les sons quand il ne s’agit plus de danser ni de réjouir les oreilles du roi ?

Extrait du film, Tous les matins du monde.

Voilà la réponse que sa dernière question m’inspire;

– Je sais pas moi… À prévenir qu’un engin de chantier recul ?! À annoncer l’heure du début des cours ?! À alerter les infirmières que la saturation en oxygène d’un enfant hospitalisé en chambre stérile pour un cancer est trop basse…

Hier soir, j’étais avec ma tablette, tranquillement installé dans mon canapé quand l’une de mes filles, récemment et longuement hospitalisée pour une leucémie, a poussé le son de la chaîne, j’ai relevé la tête de mon écran, prêt à lui demander de baisser le volume et puis la voyant se déhancher sur la musique, genre electro, je me suis ravisé. Je l’ai regardée. Elle m’a vu la regarder. Elle m’a interrogé; « Quoi ? Ça te dérange ma manière de danser ? ». Je lui ai répondu que « Non, pas du tout! ». J’ai trouvé qu’elle dansait bien, mieux que je ne l’avais jamais vu danser, ses gestes étaient libérés. J’étais heureux de la voir danser comme ça. Ça fait deux ans qu’elle est sortie de l’hôpital, mais elle a encore un suivi régulier pour s’assurer qu’il n’y a pas de rechute. A chaque fois, nous attendons les résultats des prises de sang avec de l’appréhension, on n’en a pas encore vraiment fini avec cette merde. Là, quand elle dansait, la maladie était loin, très loin, elle n’était plus. Il a tort le prof de musique du film d’Alain Corneau, la musique ne sert à rien, si ce n’est à danser, à éprouver de la joie. Si notre corps n’est pas emporté par la musique, quelle qu’elle soit, électronique ou sacrée, c’est que notre cœur n’a pas senti et que notre cerveau a pensé. Je comprends que le professeur de musique veut signifier à son élève que la musique doit nous élever spirituellement et que la danse laisse l’individu au niveau du parquet. Quelle erreur! Comme si il n’y avait pas un lien entre le spirituel et le charnel!.

Qu’il lise donc les mystiques, comme Sainte Thérèse D’Avila qui précise que pendant ses extases, le spirituel et le corporel étaient mêlés, « le corps y a sa part » dit-elle ou qu’il lise Rûmî, qui encore plus explicitement, reconnaît un effet transcendantal à la danse,

«Plusieurs chemins mènent à Dieu, j’ai choisi celui de la danse et de la musique.»

ou plus simplement, qu’il regarde le corps d’un musicien, digne de ce nom, je pense à Glenn Gould quand il joue la musique de Bach,

https://m.youtube.com/watch?v=N2YMSt3yfko

, et que ce professeur de musique entre enfin dans la danse, nom de l’âme inconditionnée!

« O jour, lève-toi, les atomes dansent, les âmes éperdues d’extase dansent, la voûte céleste, à cause de cet Etre, danse ; A l’oreille je te dirai où l’entraîne sa danse ; Tous les atomes qui se trouvent dans l’air et le désert, sache bien qu’ils sont épris comme nous, et que chaque atome heureux ou malheureux est étourdi par le soleil de l’âme inconditionnée. »
Rûmî

186. Assembler

Tout homme est un philosophe quand bien même il n’a jamais entendu parler de philosophie, c’est ainsi que les enfants nous surprennent par la profondeur de leurs réflexions quand on aborde avec eux le sujet du sens de la vie. Je me souviens que l’un d’entre eux, âgé d’une dizaine d’année, alors que nous discutions du « pourquoi », entre un Mac Do et Disney Channel, s’est exclamé, « La vie, elle a le sens qu’on lui donne ». Force est de constater que le sens qui est donné à la vie est différent selon les individus et que pour un même individu, il évolue dans le temps. Ce même enfant qui avait fourni cette réponse il y a trois ou quatre ans dirait peut-être aujourd’hui que la vie n’a pas de sens. Il n’y a de philosophes qu’en herbe. Nous observons des choses éparses autour de nous et en nous, nous sommes face à la vie comme face à un puzzle qu’il faut assembler. Alors on essaie de joindre les morceaux, on associe et quand on parvient à assembler deux morceaux entre eux on éprouve quelque chose de l’ordre de ce que l’on éprouverait si l’on parvenait à placer la dernière pièce du puzzle, un orgasme spirituel. C’est ce qui m’est arrivé hier en découvrant la pensée de Rabia al Adawiyya, une mystique musulmane soufi du VIIIe siècle. Ça n’est pas la première fois que j’observe des accointances entre la mystique chrétienne et la mystique musulmane, mais là, ça m’a fait un effet un peu plus fort qu’à l’habitude, les morceaux du puzzle s’emboîtent particulièrement bien, donnant la parfaite illusion qu’ils n’en forment qu’un.

La légende dit que Rabi’a aurait été aperçue dans la rue avec un seau dans une main et une torche dans l’autre en déclarant qu’elle allait ainsi éteindre les feux de l’enfer et incendier le paradis. Ses écrits éclaircissent ses motivations,

« Mon Dieu, si je T’adore par crainte de Ton Enfer, brûle-moi dans ses flammes, et si je T’adore par crainte de Ton Paradis, prive m’en. Je ne T’adore, Seigneur, que pour Toi. Car Tu mérites l’adoration. alors ne me refuse pas la contemplation de Ta Face majestueuse ».

« – En quoi consiste la générosité ?
– La générosité consiste à L’adorer par amour pour Lui-même,
sans avoir en vue des récompenses ni des rétributions ! »

Voilà une pièce du puzzle, il ne me reste plus qu’à vous présenter l’autre, c’est Sainte Thérèse d’Avila, une mystique chrétienne, cette fois, qui me l’a donné,

« Je voudrais détruire l’enfer et le paradis afin que Dieu fût aimé pour lui-même. »

Pas besoin de vous faire un dessin, elles disent exactement la même chose. Tout laisse à penser qu’elles sont en contact avec la même entité, j’allais dire avec la même personne tellement Dieu semble incarné leur amoureux mais je préfère le terme « entité » parce qu’il m’évoque tout à la fois quelque chose qui existe (du latin entitas de même sens, lui-même du latin ens qui signifie « étant », « existant » ; littéralement : chose qui existe) et quelque chose d’indéfinissable. Si le terme entité est approprié pour parler de Dieu, il l’est tout autant pour parler de l’amour et de la poésie. Dieu, dans une acceptation œcuménique, et amour sont assemblés dans cette autre poésie (Elle me déchire!) de Rabia al Adawiyya,

Mon cœur
devient capable de toute image;
Il est prairie pour les gazelles,
Couvent pour les moines,
Temple pour les idoles,
Mecque pour les pèlerins,
Tablette pour la Torah,
Et livre du Coran.
Je suis la religion de l’amour,
Partout où se dirige ses montures,
L’amour est ma religion et ma foi.

Je commençais ce billet en soutenant que tout homme est un philosophe car se pose à tout homme la question du sens de son existence, cependant, l’homme connaît un état où il n’est pas philosophe, c’est l’état amoureux, c’est ce que je comprends de ce vers d’un autre mystique chrétien,

La rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu’elle fleurit

Angelius Sillesius

Pour poursuivre mon association entre mystique chrétienne et mystique musulmane, voici l’équivalent de cette pensée chez la décidément prolifique et prodigieuse Rabi’a;

« Entre l’amant et le bien-aimé, il n’y pas de distance, ni de parole, que par la force du désir, ni de description, que par le goût.
Qui a goûté, a connu. Et qui a décrit ne s’est pas décrit. En vérité, comment peux-tu décrire quelque chose, quand en sa présence tu es anéanti ?
En son existence, tu es dissout ? En sa contemplation, tu es défait ?
En sa pureté, tu es ivre » »

Nous cherchons à assembler entre elles les pièces d’un puzzle ou des idées comme nous cherchons à nous assembler à un autre (qui n’est autre que nous-même ?).

https://misquette.wordpress.com/2015/02/17/177-autre-ou-ne-pas-etre/

Autre ou ne pas Être

magritte.jpg
Magritte, Décalcomanie (Decalcomania)

Je répond dans ce billet à une question qui m’a été posée par un nouveau lecteur de Comme un cheveu.

« Ce mysticisme que tu évoques souvent, directement ou en filigrane dans nombre de tes textes, est-il une transcendance de l’humain ou une ascèse vers un au-delà ?

Je ne comprends pas le sens de la question, mais je vais y répondre…

Je me suis intéressé aux mystiques pour leurs poésies. La première d’entre elle était de Sainte Thérèse d’Avila que j’ai trouvé dans mon livre de philo de terminale. Elle m’a tapé dans l’œil, je l’ai apprise par cœur.

SUR CES PAROLES « DILECTUS MEUS MIHI »

Tout entière je me suis livrée et donnée
Et j’ai fait un tel échange
Que mon aimé est à moi
Et je suis à mon aimé.

Quand le doux Chasseur
Eut tiré sur moi et m’eut vaincue
Dans les bras de l’amour
Mon âme est tombée,
Et recouvrant une vie nouvelle
J’ai fait un tel échange
Que mon aimé est à moi
Et je suis à mon aimé.

Il m’a tiré une flèche
Empourprée d’amour
Et mon âme transformée
Fut une avec son créateur ;
Puisqu’à mon Dieu je me suis livrée,
Mon aimé est à moi
Et je suis à mon aimé.

Je précise que sur le plan religieux, je suis allé jusqu’à la première communion, le minimum syndical dans ma famille, et j’ai lâché l’affaire. Le religieux prends souvent l’allure pour moi, de quelque chose qui enferme, de mortifère mais il me semble que pour certains religieux, « les mystiques », à l’inverse, la religion est quelque chose qui me semble être, l’expression de la liberté à son paroxysme.

D’autres poèmes de mystiques m’ont interpellés ensuite, ceux de Saint Jean de la Croix, de Hadewijch d’Anvers, par exemples ou encore de Marguerite Porète.

Voici un extrait que j’aime particulièrement d’une poésie de Saint Jean de la Croix, Le cantique spirituel;

Quand tu me regardais
tes yeux venaient graver ta grâce en moi
c’est pourquoi tu m’aimais
et les miens méritaient
d’adorer ce qu’en toi ils voyaient.

Ça n’est pas seulement la poésie des mystiques Chrétiens qui me plaît, je l’aime, quel qu’en soit la provenance, par exemple celle de ce poète arabe, Al-Hallaj, l’équivalent musulman de Marguerite Porète puisqu’il a été, comme elle, assassiné par le pouvoir religieux pour avoir refusé de retirer des propos jugés hérétiques, en l’occurrence « Je suis la Vérité (Dieu) » (« Ana al haqq »). Voilà une de ses poésies,

Informe la gazelle, ô brise, dans ta course,
Que ma soif est accrue quand je puise à sa source !
Et cette Bien-aimée, dans mes boyaux soustraite,
Si Elle le voulait, courrait sur mes pommettes !
Son esprit est le mien et le mien est le Sien,
Ce qu’Elle veut je veux et mon vœu Lui convient !

J’aime aussi la poésie des mystiques athée, telle celle de Georges Bataille, à qui je fais une large place sur ce blog, mais également celle de ce poète moins connu, Cafarete, que je découvre tout récemment,

Où vais-je?

A ma rencontre.

C’est une route périlleuse. Un but difficilement accessible. Il y faut un entêtement commandé par l’angoisse.

Où tout doit se confondre.

in Paraphe, p.71
Calaferte

Ou encore ce poème « D’un seul trait« , d’un auteur anonyme, que j’ai publié dans l’article précédent. Je m’arrête là pour les exemples.

Qui a t’il de commun à ces poésies ?

« Fut une avec mon créateur » pour Sainte Thérèse d’Avila,
« graver ta grâce en moi » pour Saint Jean de la Croix,
« Son esprit est le mien et le mien est le Sien, » pour Al-Hallaj,
« La certitude incandescente / me pénètre et me consume », pour la poétesse anonyme,
« Où tout doit se confondre » pour Calaferte.

A chaque fois il y est question d’une fusion ressentie ou recherchée, on parle pour les religieux de « la mystique Nuptiale » ou de la « mystique Unitive ». Il me semble que l’état le plus élevé du bonheur suppose une dé-personnification. Le terme est ambigu, car il est également utilisé en psychiatrie pour évoquer les troubles de la personnalité, disons plutôt que pour toucher au bonheur, il faille mourir à soi-même, et laisser la place à quelque chose d’Autre (la majuscule à Autre n’est pas une faute de frappe), un non-soi qui est soi. Je crois que pour décrire cette chose, ce « je ne sais quoi » dont parle Saint Jean de la Croix, (expression également utilisée par Hadewijch d’Anvers, bien avant lui…) on ne peut employer que ce genre de formules paradoxales, l’une d’elle est de Rimbaud, « Je est un autre », il ajoute « J’assiste à l’éclosion de ma pensée : je la regarde, je l’écoute… ».

Alors à la question initiale, je réponds que le mysticisme entrevu, fort justement, au travers de mes lignes, c’est les deux a la fois ; c’est une transcendance, car il s’agit d’un dépassement, quelque chose, un autre pour Rimbaud, Dieu pour les religieux, vient à la place de soi, mais c’est également « une ascèse vers l’au-delà » dans le sens où cet « au-delà » est un au-delà de soi, un Autre ou l’autre, un espace insondable, infini. L’ascèse, consiste, en ce qui me concerne, à faire ce que je viens de faire, à écrire.

 

170. Douxloureux

image

L’amour, c’est douxloureux.

« J’ai vu dans sa main une longue lance d’or, à la pointe de laquelle on aurait cru qu’il y avait un petit feu. Il m’a semblé qu’on la faisait entrer de temps en temps dans mon cœur et qu’elle me perçait jusqu’au fond des entrailles; quand il l’a retirée, il m’a semblé qu’elle les retirait aussi et me laissait toute en feu avec un grand amour de Dieu. La douleur était si grande qu’elle me faisait gémir; et pourtant la douceur de cette douleur excessive était telle, qu’il m’était impossible de vouloir en être débarrassée. L’âme n’est satisfaite en un tel moment que par Dieu et lui seul. La douleur n’est pas physique, mais spirituelle, même si le corps y a sa part. C’est une si douce caresse d’amour qui se fait alors entre l’âme et Dieu, que je prie Dieu dans Sa bonté de la faire éprouver à celui qui peut croire que je mens. »

Autobiographie de Sainte Thérèse d’Avila, Chapitre XXIX, paragraphe 17

Hystérique ?

image10Je ne suis pas d’accord avec le docteur Freud quand il assimile les mystiques à des malades mentaux. Voilà, par exemple, le diagnostic qu’il fait de Sainte Thérèse d’Avila ; « hystérique et pourtant femme géniale ayant le sens pratique le plus développé ». Ça aurait dût le chagriner un peu plus, le scientifique qu’il était, qu’elle ne réponde pas tout à fait à la symptomatologie hystérique, la Thérèse, c’est à dire qu’elle ait du génie et un sens pratique très développé. Mais non, Sigmund prend la pause, impeccable dans son costume trois pièces, sûr de lui, la main gauche faussement négligemment posée sur la hanche du même côté, repoussant un pan de sa veste et découvrant, ainsi, mine de rien, la chaîne en or de sa breloque. Son cigare est coincé entre le majeur et l’index de la main droite, son bouc est taillé au millimètre. Il a les sourcils froncés du mec qui se coltine les grandes questions de l’existence à lui tout seul. Il nous fixe droit dans les yeux, genre « Avec moi, ça ne rigole pas, je vais au bout des choses, rien ne me résiste. Je suis la science, et la science, c’est la vérité, faites moi confiance ! ».

lacan-fumeur-2On ne peut pas lui reprocher d’avoir voulu expliquer le mysticisme avec la théorie psychanalytique, le problème, c’est que pour arriver à ses fins, pour que ça rentre, il n’a pas hésité à faire quelques infidélités à sa sainteté la science, comme celle que je souligne au début de cet article. C’est comme si il s’était acharné à faire rentrer, coûte que coûte, un macabé d’un mètre quatre-vingt six (C’est ma taille) dans un cercueil d’un mètre quarante (Ça a été ma taille). Ça ne rentre pas, même en se servant d’un pied de biche, même en demandant à sa fille Anna de venir lui filer un coup de main. Il a fait comme si ça rentrait. Son successeur, le non moins docteur, Lacan, qui fumait aussi le cigare mais en le tenant, nuance, entre l’annuaire et le majeur, l’a reconnu, lui, que ça dépassait. Et oui, c’est comme au foot, quand ça veut pas rentrer, ça veut pas rentrer ! Et tant mieux si ça ne rentre pas, tant mieux, si le cercueil reste ouvert. Cette ouverture, c’est l’amour. Elle était pas hystérique Thérèse, c’est l’amour qui s’est emparé d’elle.

77. La liberté 11

À bicyclette, elles se dépassent, dépassent parfois les autres et dépassent doublement les bornes !

Suite et fin du débat sur le thème de la liberté, commencé à l’article 64, entre le marquis de Sade et Sainte Thérèse d’Avila sur le plateau d’Apostrophe.

T – « Le seigneur veut parfois, comme je l’ai dit, que le corps jouisse aussi, puisqu’il se montre maintenant soumis à la volonté de l’âme. »

S – Je lui donne raison, pour une fois, à ton seigneur, « Il n’y a de vrai que les sensations physiques. »

BP – Mais, quand même, Sainte Thérèse D’Avila, la luxure étant l’un des sept péchés capitaux, je ne vous l’apprends pas, comment Dieu peut-il vouloir que le corps jouisse ?

T – C’est sa volonté, qui puis-je ? « Nous sommes aussi incapable de retenir le corps que l’âme. »

BP – Mais c’est contradictoire, c’est impossible !

T – Je sais, je suis atteinte d’une « sainte folie », « je dépasse les bornes, » mais, « il n’y a pas de raisons qui suffisent à m’empêcher de sortir de moi-même, quand le seigneur lui-même me sort de moi. »

BP – « Dépasser les bornes », voilà en tout cas, un point sur lequel vous vous retrouvez l’un et l’autre ! (Il jette successivement un regard vers l’un puis vers l’autre de ses invités) Bien, et bien voilà que s’achève, de manière très appropriée, cette émission consacrée à la liberté. Les bornes, vous qui nous regardez, j’espère que vous les aurez, vous aussi, dépassées en suivant ce débat. Je vous remercie vivement, (Il se tourne, de nouveau, vers les deux écrivains, en faisant à chacun une courbette, à l’énonciation de leur nom) Sainte Thérèse D’Avila et Mr le marquis de Sade, d’avoir fait un si long déplacement dans l’espace et dans le temps pour venir sur ce plateau. Est-ce que vous voulez ajouter quelque chose, en une phrase, le temps nous est compté… ?

(Sainte Thérèse et le marquis se jaugent, ils semblent avoir envie de s’exprimer à nouveau, ils se font des politesses pour laisser à l’autre le loisir de le faire en premier)

T – Mais Donatien, je t’en prie…

S – Garde tes prières pour qui tu sais ! (Sourire général) Sérieusement, Thérèse, je n’en ferai rien, s’il te plait, je vais encore passer pour un goujat !

T – Bon et bien, je dirais, « Soyons tous des fous pour l’amour de celui qui s’est laissé nommé ainsi pour nous. »

S – Moi, je voudrais dire quelque chose pour ma défense, je suis, comme vous le savez, souvent, attaqué, pour mon comportement, toi-même Thérèse, je crois avoir compris, que tout à l’heure, en précisant que j’étais « parfois » drôle, que tu faisais allusion aux crimes qu’on m’attribue, mais la vérité est que « oui, je suis libertin, j’ai conçu tout ce qu’on peut concevoir dans ce genre-là, mais je n’ai sûrement pas fait tout ce que j’ai conçu et ne le ferai sûrement jamais. Je suis un libertin, mais je ne suis pas un criminel ni un meurtrier. »

BP – Voilà qui est dit. Quoi qu’il en soit, merci encore à vous deux. (Il fixe la caméra) il ne me reste plus, chers téléspectateurs, qu’à vous recommander, si vous voulez aller plus loin, deux livres, qui finalement, si j’ai bien compris, Mme d’Avila, sont, en quelque sorte, tous les deux, des livres d’initiation à l’érotisme, « Le château Intérieur » dont vous êtes l’auteur, Mme d’Avila, (il présente la couverture du livre à la caméra)  » et l’autre, « La philosophie dans le boudoir » du marquis de Sade, (Il fait de même avec) et puis bien sûr, n’hésitez surtout pas à nous transmettre vos remarques et commentaires par courrier électronique à l’adresse suivante;

https://misquette.wordpress.com

C’est avec un grand plaisir que nous en prendrons connaissance.

Je vous laisse avec Jean Offredo, qui va vous présenter le journal de la nuit. À la semaine prochaine.

76. La liberté 10

L'Extase de saint François Le caravage
L’Extase de saint François
Le caravage

Suite de l’émission d’Apostrophe consacrée à la liberté, en présence du marquis de Sade et de Sainte Thérèse d’Avila.

BP – Pour ma part, je ne parlerais pas d’érotisme, il ne faut pas prendre ça au pied de la lettre, c’est imagé, comme l’est le cantique des cantiques.

(Le marquis, encore tout énervé par le récit de Sainte Thérèse d’Avila, intervient avant même que Thérèse puisse s’expliquer)

S – Et bien, je ne sais pas ce qu’il vous faut Mr Pivot ! C’est à se demander si vous n’êtes pas sourd ? (Il forme un pavillon avec ses mains autour de sa bouche pour amplifier le son de sa voix); ELLE A DIT QUE « LE CORPS Y A SA PART ».

BP – Je reconnais, dans votre manière de m’interrompre, votre tempérament bouillonnant, mais force est de constater que votre intervention est pertinente. (En se tournant vers la sainte)
Ça n’est pas très catholique de jouir de la chair !?

T – « Le seigneur veut parfois, comme je l’ai dit, que le corps jouisse aussi, puisqu’il se montre maintenant soumis à la volonté de l’âme. »

75. La liberté 9

Extase de Sainte Thérèse d'Avila. Détail.
Extase de Sainte Thérèse d’Avila. Détail.

À la suite des articles 64, 68, 69, 70, 71, 72, 73, 74.
Sainte Thérèse d’Avila (T) et le marquis de Sade (S) débattent de la liberté, sur le plateau d’Apostrophe, en présence de Bernard Pivot (BP).

BP – Je suppose que c’est dans la septième demeure que l’on… Heu… comme vous le disiez à l’instant, Mme D’Avila, jouit de Dieu ?

T – Oui, c’est bien cela, c’est dans la quatrième demeure que nous connaissons, « une faveur surnaturelle », mais c’est dans la septième, que j’appelle aussi, « la chambre nuptiale du roi », que ce fait, à proprement parler, l’union avec notre seigneur. À cet instant, « ce n’est plus nous qui vivons, mais c’est le Christ qui vit en nous ».

S – Tout est dit, il ne reste plus qu’à savoir par quel orifice, il t’a pénétré…

BP – S’il vous plait, Mr de marquis, un peu de respect quand même !

T – Ne vous inquiétez pas Mr Pivot, j’ai été très jeune, familiarisée avec ce sujet, j’étais à peine adolescente quand j’ai risqué de déshonorer ma famille avec un cousin éloigné, j’aurai pu tomber enceinte, et ça n’aurait pas été par « enchantement » ou par l’opération du saint esprit, cette fois… Il n’aurait plus manqué que ça, déjà que nous étions inquiétés par l’inquisition parce que mon grand-père était un juif converti…

S – « Que diable leur fissent-ils que cet homme fût juif ou turc et qu’ils ne le laissassent en paix ? »

T – Cette remarque est tout à ton honneur, Donatien, c’est celle d’un homme qui défends la liberté de culte, mais permets moi de répondre à ta question, qui a d’avantage trait à la liberté de cul…qu’à la liberté de culte. (Donatien sourit alors que Bernard Pivot reste impassible, imaginant par avance la sanction que va lui infliger le CSA pour ce nouveau dérapage verbal) À savoir, par quel orifice Jésus m’a pénétré ? (Bernard Pivot est atterré, il se prend la tête entre les mains) Et bien, au risque de te décevoir, Donatien, par aucun des orifices auxquels tu as eu recours pour pénétrer qui que ce soi, homme, femme ou animal. Pour ainsi dire, Jésus Christ, notre seigneur, a créé lui-même l’orifice par lequel il s’est introduit en moi.

S – Mais, tu ne me déçois pas Thérèse, bien au contraire, je trépigne d’impatience, la suite !

T – Et bien voilà comment ça c’est passé dès la première fois que je suis rentré dans la chambre nuptiale du roi, « J’ai vu dans sa main une longue lance d’or, à la pointe de laquelle on aurait cru qu’il y avait un petit feu. Il m’a semblé qu’on la faisait entrer de temps en temps dans mon cœur et qu’elle me perçait jusqu’au fond des entrailles; quand il l’a retirée, il m’a semblé qu’elle les retirait aussi et me laissait toute en feu avec un grand amour de Dieu. La douleur était si grande qu’elle me faisait gémir; et pourtant la douceur de cette douleur excessive était telle, qu’il m’était impossible de vouloir en être débarrassée. L’âme n’est satisfaite en un tel moment que par Dieu et lui seul. La douleur n’est pas physique, mais spirituelle, même si le corps y a sa part. C’est une si douce caresse d’amour qui se fait alors entre l’âme et Dieu, que je prie Dieu dans Sa bonté de la faire éprouver à celui qui peut croire que je mens. »

S – De tous les vices que j’ai inventés aucun n’est à la hauteur de celui-là ! C’est d’un érotisme torride ton affaire avec Jésus ! Nom de Dieu, tu as pris ton pied comme c’est pas permis ! J’en ai, en effet, du mal à te croire.

T – Il ne tient qu’à toi de prendre la voie de ton château intérieur et de connaître la même volupté.

S – Et bien, à ton tour de me croire, si il m’arrive de m’unir à Dieu de la sorte, je ne manquerai pas de l’insulter parce qu’« un de mes plus grands plaisirs est de jurer Dieu quand je bande; il me semble que mon esprit, alors mille fois plus exalté, abhorre et méprise bien mieux cette dégoûtante chimère.»

74. La liberté 8

 Les Espagnols construisent des châteaux dans l'air. Caricature britannique (1740)

Les Espagnols construisent des châteaux dans l’air. Caricature britannique (1740)

À la suite des articles 64, 68, 69, 70, 71, 72, 73.
Sainte Thérèse d’Avila (T) et le marquis de Sade (S) débattent de la liberté, sur le plateau d’Apostrophe, en présence de Bernard Pivot (BP).

BP – Partagez-vous ce point de vue, Sainte Thérèse d’Avila ?

T – Aucunement, je le répète, je l’ai écrit dans mon ouvrage, « Le château intérieur », la liberté, c’est la capacité de Dieu à élargir notre âme.

S – Dieu n’est que le fruit de ton imagination, un château en Espagne, en quelque sorte, et Dieu sait si tu t’y connais, en château en Espagne, toi qui en viens tout droit, d’Espagne !

(Les trois protagonistes de l’émission rient en cœur de la plaisanterie du marquis.)

T – Ah ! Que tu es drôle Donatien… Enfin… Parfois…

(La sainte femme jette alors un regard empli d’une gravité insondable vers son interlocuteur, qui, à son tour, s’assombrit brutalement, un froid glacial envahit le studio)

BP – Ne revenons pas là-dessus, pour l’instant, tout du moins. Madame d’Avila, qu’avez-vous à répondre à cela ? Dieu est un personnage qui sort tout droit de votre imagination ?

T – Non, c’est au contraire avec « les forces de l’entendement et de la volonté que nous progressons vers Dieu, l’imagination qui échappe à notre contrôle peut troubler le recueillement et nous plonger dans la mélancolie. »

S – (Avec le ton du vainqueur) Mais, en nous expliquant ce qu’était la théologie négative, il y a une minute, à peine, tu as soutenu que Dieu dépassait l’entendement !

T – Quel plaisir Donatien de te savoir attentif à mes paroles ! Oui, j’ai dit cela, mais je ne viens pas de dire le contraire ! Je viens de dire que nous PROGRESSONS vers Dieu avec les forces de l’entendement !

S – ( Sade prends un ton moqueur) C’est ça, Thérèse, c’est ça… Nous progressons… Nous progressons… et puis tout d’un coup, ( il claque des doigts) comme ça, comme par enchantement, Hop !, plus d’entendement, fini l’entendement, parti…

(Il fait mine de se lever en faisant, en même temps, un signe de la main, comme pour dire au-revoir, comme si lui-même allait partir)

T – C’est exactement ça Donatien, à la seule différence que ce que tu appelles « l’enchantement », j’appelle cela « la grâce ».

S – (En reprenant sa place) Et ta « grâce », (Le ton devient narquois) elle tombe du ciel, je suppose…

T – En quelque sorte, oui. C’est Dieu qui intervient, ça ce produit au niveau de la quatrième demeure. En ce lieu, « il n’y a ni imagination, ni mémoire, ni entendement qui puisse faire obstacle au bien dont on y jouit ».

S – La quatrième demeure ? (Malicieux) Mais t’en as construit combien, des châteaux en Espagne ?

T – (Elle sourit à nouveau de la blague du Marquis) Un seul, mais à l’intérieur, il y a sept demeures que l’on franchit au fur est à mesure de notre cheminement vers Dieu.

73. La liberté 7

Adam Miller  Je ne connais pas le titre, alors j'en ai imaginé un; La théologie négative, kesako ?
Adam Miller
Je ne connais pas le titre, alors j’en ai imaginé un; La théologie négative, kesako ?

À la suite des articles 64, 68, 69, 70, 71, 72.
Sainte Thérèse d’Avila (T) et le marquis de Sade (S) débattent de la liberté, sur le plateau d’Apostrophe, en présence de Bernard Pivot (BP).

S – Le mythe du mitard, alors !

(Bernard Pivot esquisse un sourire de politesse. Sainte Thérèse, elle, avance sur sa chaise et lève l’index de la main droite pour réclamer la parole, l’animateur l’apperçoit et s’empresse de la lui donner.)

BP – Mais je vous en prie, Mme d’Avila.

T – Je voudrais revenir sur ce que viens de dire Donatien à propos de « ces choses très singulières que nous ne devinerons jamais. »,…

BP – Je n’en attendais pas moins de vous.

T – Cela appelle, en effet, un commentaire de la part de la croyante que je suis. Jean serait peut-être plus apte que moi pour aborder cette question, mais je vais essayer d’en dire quand même quelque chose. Cette formule m’évoque la représentation que fait la théologie apophatique de Dieu.

(Bernard Pivot l’interrompt)

BP – Pardon, vous pouvez répéter, la théologie… ?

T – A, PO, PHA, TIQUE !

(Bernard Pivot prend un air dubitatif)

T – La théologie négative alors, si vous préférez.

(Bernard Pivot, qui est parfaitement ignorant de la chose, lui fait un geste du menton et de la main pour l’encourager à poursuivre, ce que fait immédiatement la Sainte, toute impatiente de pouvoir expliquer pourquoi cette citation du divin marquis évoque, pour elle, le divin tout court.)

T – Cette théologie s’oppose à la théologie positive en ce qu’elle n’attribue à Dieu aucune qualité. Selon elle, on ne peut dire ce qu’est Dieu. Pour citer un grand vulgarisateur de cette forme de théologie, Maître Eckart, « Dieu n’est ni bon, ni meilleur, ni le meilleur de tous. Qui qualifierait Dieu de bon serait aussi injuste que s’il qualifiait le soleil de noir ». On ne peut parler de Dieu que par ce qu’il n’est pas, parce que Dieu dépasse notre capacité d’entendement, on ne peut le saisir par l’intelligence, d’où le rapprochement que je fais avec « ces choses très singulières que nous ne devinerons jamais. » Me suis-je fais comprendre ?

S – Je ne saurais le dire, mais ce que je peux te dire, c’est que vous avez beaucoup d’imagination, toi et tes collègues religieux, tenants de la théologie antipathique…

(Le marquis de Sade ponctue sa phrase par un large sourire, repris aussitôt par ses deux interlocuteurs, soulagés de ne pas le voir s’emporter à nouveau)

BP – Vous, vous ne manquez pas d’imagination non plus, Mr le marquis, preuve en est que dans votre livre phare, Les 600 journées… Euh pardon, je me perds avec tous ces chiffres ! Dans votre livre, Les « 120 journées de Sodome, vous dénombrez pas moins de 600 perversions !

S – « Tout le bonheur des hommes est dans l’imagination, » Mr Pivot.

BP – Voici la preuve que vous faites autre chose que de blasphémer, « Dieu soit loué » si je puis dire ! Pourriez-vous nous éclairer sur cet aphorisme, s’il vous plait ?

S – « L’imagination est l’aiguillon des plaisirs ; dans ceux de cette espèce, elle règle tout, elle est le mobile de tout ; or, n’est-ce pas par elle que l’on jouit ? N’est-ce pas d’elle que viennent les voluptés les plus piquantes ? (Mais) l’imagination ne nous sert que quand notre esprit est absolument dégagé de préjugés : un seul suffit à la refroidir. Cette capricieuse portion de notre esprit est le libertinage que rien ne peut contenir ; son plus grand triomphe, ses délices les plus éminents consistent à briser tous les freins qu’on lui oppose ; elle est ennemie de la règle, idolâtre du désordre. »

BP – Voilà qui nous ramène de plein pied à notre sujet initial, la liberté. À vous entendre, Mr le marquis, l’imagination est pourvoyeuse de jouissance car pourvoyeuse de liberté.