Onze

« On est devenu soi-même imperceptible et clandestin dans un voyage immobile. Plus rien ne peut se passer, ni s’être passé. Plus personne ne peut rien pour moi ni contre moi. Mes territoires sont hors de prise, et pas parce qu’ils sont imaginaires, au contraire : parce que je suis en train de les tracer. Finies les grandes ou les petites guerres. Finis les voyages, toujours à la traîne de quelque chose. Je n’ai plus aucun secret, à force d’avoir perdu le visage, forme et matière. Je ne suis plus qu’une ligne. Je suis devenu capable d’aimer, non pas d’un amour universel abstrait, mais celui que je vais choisir, et qui va me choisir, en aveugle, mon double, qui n’a pas plus de moi que moi. On s’est sauvé par amour et pour l’amour, en abandonnant l’amour et le moi. On n’est plus qu’une ligne abstraite, comme une flèche qui traverse le vide. Déterritorialisation absolue. On est devenu comme tout le monde, mais à la manière dont personne ne peut devenir comme tout le monde. On a peint le monde sur soi, et pas soi sur le monde. »

Je ne me lasse pas de relire ce magnifique texte de Gilles Deuleuze. Je l’ai déjà publié à la fin de l’article précédent. Il me plait aujourd’hui de le mettre en tête de celui-ci pour continuer à le commenter, de manière humoristique, je l’espère ;

« Je n’ai plus aucun secret, à force d’avoir perdu le visage, forme et matière. Je ne suis plus qu’une ligne. Je suis devenu capable d’aimer,… »

« On s’est sauvé par amour et pour l’amour, en abandonnant l’amour et le moi. »

– Maitre Eckhart ! Sérieux ! Toi pour qui l’abandon de soi est le seul amour véritable, toi qui a écris ;


Ô mon âme,
Va dehors ! Dieu, dedans !
Sombre tout mon être
Dans le néant divin
Sombre en ce fleuve sans fond !
Que je te fuis,
Tu viens à moi
Que je me perde
Alors, je Te trouve,
Ô Bien suressentiel !

, SORT DE CE CORPUS, NOM DE DIEU !

Pour ce qui est de mes comparaisons, ça n’est pas la première fois que j’évoque une telle proximité de pensée entre certains athées et certains religieux. À ce propos, je voudrais signaler un autre athée qui cherchait dans l’écriture le moyen d’abandonner soi, c’est Georges Bataille qui a entre autre déclaré « Je n’ai jamais écris que pour supprimer le but ». La suppression du but, c’est précisément comme cela que Simone Weil conçoit le détachement ;
« un renoncement à toutes les fins possibles, sans exception, renoncement qui met un vide à la place de l’avenir comme ferait l’approche imminente de la mort. C’est pourquoi dans les mystères antiques, dans la philosophie platonicienne, dans les textes sanscrits, dans la religion chrétienne, et très probablement toujours et partout, le détachement a été comparé à la mort ».
Le détachement aurait le goût de la mort, Humm… comme ferait Homer Simpson, il y aurait en effet des raisons de se réjouir, car si le détachement mène à l’amour, c’est plutôt séduisant comme perspective ! Pour la petite histoire, Georges Bataille s’est converti au catholicisme et est entré dans la foulée au séminaire pour devenir prêtre avant de faire définitivement volte-face. Petite histoire mis à part, je ne crois pas me tromper en affirmant que les uns et les autres, ces athées et ces religieux, peuvent être considérés comme des mystiques. Un mystique est quelqu’un qui pense que le monde est gouverné par un mystère. Le mystique sait qu’il ne sait pas ce qu’est la vérité et qu’il ne la connaîtra jamais. Mais il ne renonce pas pour autant à chercher à la découvrir car c’est dans ce mouvement de découverte de la vérité que le bonheur se présente. La vérité se dévoilant inlassablement, le mystère est une source infinie de bonheur. Reste à savoir comment découvrir la vérité ? Gilles Deuleuze, Georges Bataille, Maîtres Eckhart, Jeannot, pour ne citer qu’eux, pensent que le moyen de la mettre à jour est de se détacher de soi. Pour la grande histoire, cet abandon engendre, toujours selon eux, je dois cependant le vérifier pour Georges Bataille, l’amour. Les mystiques religieux disent parvenir à ce détachement par la prière, qui serait la désappropriation de nous-même par la soumission à Dieu, « Que ta volonté soit faite ». Les mystiques athées que j’ai cités ici, disent parvenir à ce détachement par l’écriture.

Y a t’il une équivalence entre écrire et prier ?

Amen

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