183. que veux tu

« Décrire un tableau de Van Gogh, à quoi bon ! Nulle description tentée par un autre ne pourra valoir le simple alignement d’objets naturels et de teintes auquel se livre Van Gogh lui-même,
aussi grand écrivain que grand peintre et qui donne à propos de l’œuvre décrite l’impression de la plus abasourdissante authenticité. »

C’est un extrait du « Suicidé de la société » d’Antonin Artaud. Assurément Vincent van Gogh était les deux a la fois, un grand peintre et un grand écrivain, sa correspondance en témoigne, cependant une de ses lettres est pour le moins confuse. Je veux parler de sa dernière lettre, celle commencée le 24 juillet 1890 qui a été retrouvée sur son corps de suicidé agonisant trois jours plus tard. C’est sans doute la plus célèbre de ses lettres, voici les derniers mots écrits;

« Eh bien mon travail à moi, j’y risque ma vie et ma raison y a sombré à moitié -bon- mais tu n’es pas dans les marchands d’hommes pour autant que je le sache, et tu peux prendre parti, je le trouve, agissant réellement avec humanité, mais que veux-tu ? »

Eh bien moi, je dis que cette phrase n’a ni queue ni tête. J’ai beau la retourner dans tous les sens, je n’y comprends rien. C’est une phrase de quelqu’un qui perd la raison, c’est la phrase d’une personne présentant des troubles idéo-verbaux. Je n’arrive pas à faire de lien logique entre ces propos. Mon observation m’inquiète un peu, nulle part je n’ai lu pareil constat. Peut-être est-ce moi et non le grand peintre et écrivain qui pète les plombs ? Mais tant pis, ça ne sera pas la première ni la dernière que je passerais pour un idiot. Non, vraiment, ce « Que veux-tu ? », par exemples, n’a rien à foutre là. Il ne vient pas en réponse à une demande de son frère et il ne vient pas non plus ponctuer une phrase dans laquelle il fait part de son impuissance, il aurait écrit, « J’ai tout essayé, je n’y arrive pas, mais que veux-tu, c’est comme ça! » Je n’aurai pas tiqué. J’ai donc l’impression que son propos est décousu et cette impression est confortée par la forme du texte originale que voici,

image

Remarquez que contrairement au reste de la correspondance de Van Gogh ce texte n’est pas ponctué. Dans un discours dissocié, le fait qu’il n’y ai pas de lien entre les phrases, ne veut pas dire que les phrases, prisent individuellement, n’ont pas leur cohérence propre. C’est le cas de « Que veux-tu » qui est une formulation cohérente. Cela fait trente ans environ que cette question hante mon esprit, c’est une énigme, pourquoi est-elle là ? À qui s’adresse telle ? Il y a deux jours en écrivant le billet 181, cette phrase s’est précipitée sur mon écran d’ordinateur. Le contexte était différent, je m’adressais à l’amour, je lui reprochais de me fuir et je lui demandais ce qu’il attendait de moi pour venir. Parmi les poèmes qui ont marqué ma vie, il y en a un qui occupe une place particulière.

amour que je ne peux chanter
toi mon linceul et ma proie d’ombre
mon havre de détresse
mon rivage d’amertume
ma prison
ma nuit
mon soleil dévasté
amour prisonnier
des tentacules de l’angoisse
je deviens fou à essayer
de t’unir à mes jours atroces

Il est l’œuvre de Francis Giauques et si c’est un poème si important pour moi, c’est qu’il me vient à des moments où j’ai particulièrement besoin de poésie, quand j’éprouve le manque de la corde autour du cou. Je l’ai trouvé ici;

https://schabrieres.wordpress.com/2013/07/30/francis-giauque-poeme/

Je vais faire comme Michel Drucker à la télé, je lève la main en signe de salut vers l’écran de mon ordi et je dis « Stéphane, si tu me lis !! ». Petite aparté, désolé. Je reviens à mon propos et je m’interroge, quand ce « que veux-tu ? » s’est précipité sur mon écran, le contexte était-il vraiment différent du contexte qui a précipité ces mêmes mots sur le papier du pauvre Van Gogh ? On peut penser légitimement que non, non parce que Vincent Van Gogh était à ce moment aussi en désespérance d’amour. Il était dans cette phase où le phare éclipse la lumière pour reprendre une expression qu’il a lui-même empreinté à Victor Hugo.

« Victor Hugo dit : Dieu est un phare à éclipse, et alors certes maintenant nous passons par cette éclipse. »

– Lettre à Théo, septembre 1888. T. III, p. 322.

Les jours de Vincent Van Gogh étaient également atroces et il essayait aussi de les unir à l’amour, il comptait pour ce faire non pas sur la poésie, mais sur la peinture,

« J’ai un besoin terrible de – dirai-je le mot – de religion – alors je vais la nuit dehors pour peindre les étoiles, et je rêve toujours un tableau comme cela avec un groupe de figures vivantes des copains… »

– Lettre à Théo, septembre 1888. T. III, p. 321.

Il enviait un autre peintre, Giotto, qui lui semblait avoir trouvé la sérénité qui lui manquait;

« Je voudrais seulement qu’on trouvât à nous prouver quelque chose de tranquillisant et qui nous consolât de façon que nous cessions de nous sentir coupables ou malheureux, et que tels quels nous pourrions marcher sans nous égarer dans la solitude ou le néant, et sans avoir à chaque pas à craindre ou à calculer nerveusement le mal, que nous pourrions sans le vouloir occasionner aux autres. Ce drôle de Giotto, duquel sa biographie disait qu’il était toujours souffrant et toujours plein d’ardeur et d’idées, voilà, je voudrais pouvoir arriver à cette assurance-là qui rend heureux, gai et vivant en toute occasion. »

– Lettre à Théo, septembre 1888. T. III, p. 322.

Giotto était un peintre du moyen âge dont les oeuvres étaient d’inspiration religieuse. La religion était une préoccupation majeur de Vincent Van Gogh qui a écrit dans une autre de ses lettres à son frère, datée de juillet 1880,

« Cherchez à comprendre le dernier mot de ce que disent dans leurs chefs-d’œuvre les grands artistes, les maîtres sérieux, il y aura Dieu là-dedans. Tel l’a écrit ou dit dans un livre, et tel dans un tableau. »

Et bien n’est-elle pas là l’explication à ces derniers mots de son œuvre épistolaire ? N’y a t’il pas Dieu là-dedans ? Ce « que veux-tu » n’est-il pas l’appel d’un désespéré à Dieu, d’un désespéré à l’amour ?

Spéciale dédicace à Yann.

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182. Un blé inépuisable

Quelqu’un vit en moi, grandit et me bouscule. Il m’étonne et m’oblige à Le nommer. Il me contracte. Et ces contractions, dont je souffre durement, sont la souffrance de ma vie. Elles peuvent m’obnubiler au point que je dénie ce qui se passe en moi, au point que je refuse ce qui tente de naître.

Ce refus peut durer, perdurer. La souffrance alors, de n’être pas dite, devient intolérable. Dire sa souffrance est difficile et fait peur. Et pourtant, cette parole, c’est l’avènement de mon être intérieur dans mon être extérieur. C’est ma naissance comme « sujet ». C’est tout uniment la naissance de Dieu en moi.

« Souffrir Dieu » c’est Le laisser venir, c’est Le laisser sortir, c’est Le laisser partir. C’est L’engendrer. Dieu est ma souffrance et je suis la sienne. Ce lien salvifique n’est pas de l’ordre de l’expiation mais de l’expiration. C’est en expirant que s’ouvre l’espace qu’occupera le souffle.

Telle s’annonce la prédication de Maître Eckhart.

Quelle différence entre ce texte et une poésie ? Je suis d’accord avec Mallarmé quand il écrit;

« Le vers est partout dans la langue où il y a rythme. Dans le genre appelé prose, il y a des vers, quelquefois admirables. Mais, en vérité, il n’y a pas de prose : il y a l’alphabet, et puis des vers plus ou moins serrés, plus ou moins diffus. Toutes les fois qu’il y a effort au style, il y a versification.».

« C’est en expirant que s’ouvre l’espace qu’occupera le souffle. » est un vers admirable. Il m’évoque la thérapie psychanalytique dont le principe est de faire émerger le douloureux par le dire. Pas besoin d’avoir suivi l’enseignement de Freud ou de Lacan pour savoir de quoi il en retourne. Chacun a pu vérifier le soulagement que l’on éprouve après avoir pu dire « ce que l’on a sur le cœur », le « non-dit ». Elle est très appropriée cette image, « avoir quelque chose sur le cœur », avec le propos de Maitre Eckhart car quand la souffrance est dite, le cœur (Dieu pour Maitre Eckhart) est libéré. Ce que j’ai pu constater de l’effet de la poésie sur moi, c’est qu’elle libère également de la souffrance et qu’elle fait croître l’espérance. Est-ce à dire qu’écrire c’est dire sa souffrance ? C’est ce que je comprends de cette phrase de Philippe Jacottet, « La poésie est cette possibilité d’insérer la plainte dans une totalité qui la résorbe». La totalité qui supprime la plainte et vient occuper sa place, n’est-ce pas ce « Dieu » que Maitre Eckhart appelle également l' »Un »? Que la souffrance laisse la place à une totalité, un « Un », ou pour le dire encore plus poétiquement, à un un blé inépuisable, c’est en tout cas le vœu qu’exprime ce même Philippe Jacottet dans ce poème;

La seule grâce à demander aux dieux lointains,
Aux dieux muets, aveugles, détournés,
A ces fuyards,
Ne serait-elle pas que toute larme répandue
Sur le visage proche
Dans l’invisible terre fît germer
Un blé inépuisable ?

Puisse ce vœu être exaucé.

181. Que veux-tu ?

«dans un poème qui me réussit, il y a beaucoup plus de réalité que dans n’importe quelle relation, ou inclination que je puisse ressentir; là où je crée, je suis vrai et j’aimerais trouver la force de fonder ma vie totalement sur cette vérité-là, sur cette simplicité et cette joie. »

R-M.Rilke

Voilà qui tombe à pic cette citation, moi qui cherche de la joie. Mais ce qui tomberait encore plus à pic, c’est que je crée. On n’est jamais sûr d’y arriver. On crée avec l’énergie du désespoir, quand on se retrouve au pied du mur… du cimetière. J’ai envie d’insulter l’amour. Je ne suis pas le seul à éprouver du ressentiment contre lui, Hadewijch d’Anvers en avait elle aussi,

Ah ! de moi-même exilée,
où trouverais-je d’amour
un gage qui me console
et m’aide à porter ma peine ?
Il me fuit quand je le suis,
et je hante son école
sans gagner nulle faveur :
il me trahit au grand jour !

Connard! voilà ce qu’il mérite ce fils de pute. Je te hais, amour, enculé de ta sale race. Je me sens mieux tout d’un coup. Encore un petit peu. Je te crache à la gueule, je te pisse dessus, te chie dessus, je t’emmerde. Connard, t’es vraiment un gros connard. Va te faire mettre. Tu m’as planté. Je suis là comme un gros con à te chercher, j’ai tout essayé. Tu ne veux pas de moi, tu me trahis au grand jour. Que veux-tu ?

180. Être

J’aime tordre la langue, la violenter, la plier, mais attention, ça ne veut pas dire que le sens qui ressort de mes manipulations de mots m’indiffère. Au contraire, ça m’importe au plus au point. C’est même parce que je veux faire jaillir du sens que je tords la langue, c’est pas pour le plaisir de tordre. Je veux obtenir une étincelle. J’utilise les mots comme des cailloux. Je les frotte les uns contre les autres. J’en prends un, j’en prends un autre, je les frotte, jusqu’à ce qu’il y ait une étincelle entre eux. Pour rendre cela plus intelligible, je vais prendre un exemple. Supposons que la langue, le bon sens, c’est « Être ou ne pas être », lorsque je substitue « Être » par « Autre », j’agis en dépit du bon sens, je tords la langue, je frotte Autre à « ou ne pas être ». « Autre ou ne pas être »(1), ça a fait naître du sens, j’ai trouvé ça beau, ça a fait une étincelle. Dans les ténèbres, c’est beau une étincelle. C’est ça la poésie, une étincelle dans les ténèbres. Tout d’un coup, c’est la fête, c’est la joie. Sans cette joie, cette lumière pour éclairer les ténèbres, les ténèbres seraient insupportables, et je serais tenté, de ne pas être, au sens shakespearien, c’est à dire que je serais tenté de me suicider. Cette lumière intermittente qu’est la poésie me donne l’espérance qu’un jour, les ténèbres finiront pour de bon, que ma joie demeurera, que je serai éternellement dans la lumière, dans la nudité de l’Un (2), pleinement autre, que je serai, une fois pour toutes.

(1) https://misquette.wordpress.com/2015/02/17/177-autre-ou-ne-pas-etre/

(2) https://misquette.wordpress.com/2015/02/19/178-la-nudite-de-lun/

179. Les yeux d’Emma

Vous vous souvenez peut-être d’Emma, cette petite fille extraordinaire, à l’histoire extra-ordinaire dont j’ai parlé dans ce billet;

https://misquette.wordpress.com/2015/01/23/158-vivante/

Hier soir, pour la première fois depuis son décès, il y a maintenant à peu près 5 ans, je suis retourné chez elle avec une de mes collègues qui faisait partie de la petite équipe qui s’est relayée, quelques heures par semaines pendant cinq ans, auprès d’elle, pour rendre son quotidien moins pénible. Pour rappel, elle souffrait d’une très grave atteinte neurologique. Je ne veux pas m’étendre ici sur les séquelles nombreuses et particulièrement invalidantes et douloureuses qu’elle gardait des suites de son extrême prématurité. Je vous renvoie pour cela au livre poignant du père d’Emma, Alain Thiesse, « Elle s’appelait Emma », Mareuil éditions. C’est un livre qui vient d’être réédité dans une nouvelle maison d’édition. Sur sa première parution, en page de couverture, on voyait les yeux magnifiques d’Emma. Ils n’apparaissent plus sur la nouvelle version du livre pour des raisons de propriété intellectuelle. Hier soir, en feuilletant un exemplaire de cette nouvelle édition, je faisais ce commentaire que je la trouvais mieux que l’ancienne. Ça a un peu étonné la maman d’Emma qui a dit alors que la plupart des gens regrettaient l’ancienne couverture. Moi, je ne l’ai pas dis, mais je la préfère comme ça, sans les yeux d’Emma, aussi beau et aussi rieurs soient-ils, ça m’évite de devoir les fuir du regard comme je l’ai fait hier soir pendant toute la soirée alors qu’un grand portrait d’Emma trônait dans mon champ de vision. Ses yeux, c’était la seule partie de son corps qu’elle était à peu près capable de mouvoir volontairement. Ses yeux, c’était la seule chose qui lui permettait de communiquer. Ses yeux, ils nous disaient « j’ai mal, prends moi dans tes bras », mais ils nous disaient aussi « joue avec moi », « regarde-moi », « ris avec moi ». Hier soir, avec les parents d’Emma, nous avons fêté nos retrouvailles au champagne, nous nous sommes raconté nos vies, nos nouvelles vies, et nous avons ris, beaucoup ris, j’allais dire, comme avant.

Y a comme un goût amer en nous
Comme un goût de poussière dans tout
Et la colère qui nous suit partout

Y a des silences qui disent beaucoup
Plus que tous les mots qu’on avoue
Et toutes ces questions qui ne tiennent pas debout

Evidemment
Evidemment
On danse encore
Sur les accords
Qu’on aimait tant

Evidemment
Evidemment
On rit encore
Pour les bêtises
Comme des enfants
Mais pas comme avant

Paroles de la chanson de France Gall, Évidemment.

Maintenant que je suis retourné chez elle et que j’ai dis tout ça, je peux revoir les yeux d’Emma.

image

Attention! Il s’agit de la couverture de l’ancienne édition. La couverture de la nouvelle édition figure en en-tête de ce billet. Les droits d’auteurs du livre du père d’Emma sont versés au service de soins à domicile qui a œuvré auprès de sa fille.

178. La nudité de l’Un

Une fois n’est pas coutume, le titre de mon billet m’est venu avant que je ne le rédige. En fait, je crois que c’est parce que j’ai envie de mettre ce titre sous vos yeux que j’écris ce billet, il m’enchante. Un titre est un pré-texte et dans ce billet c’est également un prétexte. Je vais essayer de faire en sorte qu’il en soit autrement. J’ai trouvé ces cinq mots dans ce texte d’Hadwijch d’Anvers;

« Aller et venir s’entend de l’amour qui mène à la connaissance des raisons, mais lorsque dans leur marche ils s’avancent sans retour, c’est qu’ils pénètrent dans la Nudité de l’Un, au-dessus de l’intelligence, où nous fait défaut tout secours de lumière, où le désir ne trouve que la ténèbre : un noble je ne sais quoi, ni ceci, ni cela, qui nous conduit, nous introduit et nous absorbe en notre Origine. »
Nouveau Poème II, Mgd XVIII.

Ces mots me renvoient à un autre texte magnifique, celui de Jean-Claude Pirotte, aparté;

https://misquette.wordpress.com/2014/07/14/quatre/

dont voici un extrait;

«Elle apparaît et on la reconnaît, sans jamais réussir à définir ses multiples aspects, son être même, son « ontologie ». Elle est là, se maintient, se perpétue, se change en elle-même, joue à cache-cache ou au chat-perché, se donne et se refuse.»

« Elle », celle qui va et qui vient, celle qui est indéfinissable, c’est la poésie pour Jean-Claude Pirotte. Hadewijch d’Anvers semble parler de la même chose quand elle évoque « un noble je ne sais quoi » ou de manière encore plus poétique, plus belle, « La nudité de l’Un ».

 

illustration;

http://www.louvre.fr/oeuvre-notices/hermaphrodite-endormi

 

177. Autre ou ne pas Être

Je répond dans ce billet à une question qui m’a été posée par un nouveau lecteur de Comme un cheveu.

« Ce mysticisme que tu évoques souvent, directement ou en filigrane dans nombre de tes textes, est-il une transcendance de l’humain ou une ascèse vers un au-delà ?

Je ne comprends pas le sens de ta question, mais je vais y répondre… Je me suis intéressé aux mystiques pour leurs poésies. La première d’entre elle était une poésie de Sainte Thérèse d’Avila que j’ai trouvé dans mon livre de philo de terminale. Elle m’a tapé dans l’œil, je l’ai apprise par cœur. Je précise que sur le plan religieux, je suis allé jusqu’à la première communion, le minimum syndical dans ma famille, et j’ai lâché l’affaire. Au-delà de ça, je l’exprime dans cet article,

https://misquette.wordpress.com/2015/01/31/168-lettre-ouverte-a-lorant-deutsch/

le religieux prends souvent l’allure pour moi, de quelque chose qui enferme, de mortifère mais il me semble que pour certains religieux, dont font partie « les mystiques », à l’inverse, la religion est quelque chose qui me semble être, l’expression de la liberté à son paroxysme. Je reviens à ta question. C’est ce poème de Sainte Thérèse qui m’a touché,

SUR CES PAROLES « DILECTUS MEUS MIHI »

Tout entière je me suis livrée et donnée
Et j’ai fait un tel échange
Que mon aimé est à moi
Et je suis à mon aimé.

Quand le doux Chasseur
Eut tiré sur moi et m’eut vaincue
Dans les bras de l’amour
Mon âme est tombée,
Et recouvrant une vie nouvelle
J’ai fait un tel échange
Que mon aimé est à moi
Et je suis à mon aimé.

Il m’a tiré une flèche
Empourprée d’amour
Et mon âme transformée
Fut une avec son créateur ;
Puisqu’à mon Dieu je me suis livrée,
Mon aimé est à moi
Et je suis à mon aimé.

D’autres textes de mystiques m’ont interpellé ensuite, ceux de Saint Jean de la Croix, de Hadewijch d’Anvers, par exemples ou encore de Marguerite Porete.

Voici un extrait que j’aime particulièrement d’une poésie de Saint Jean de la Croix, Le cantique spirituel;

Quand tu me regardais
tes yeux venaient graver ta grâce en moi
c’est pourquoi tu m’aimais
et les miens méritaient
d’adorer ce qu’en toi ils voyaient.

Ça n’est pas seulement la poésie des mystiques Chrétiens qui me plaît, je l’aime, quel qu’en soit la provenance, exemples celle de ce poète arabe, Al-Hallaj, l’équivalent musulman de Marguerite Porete puisqu’il a été, comme elle, assassiné par le pouvoir religieux pour avoir refusé de retirer des propos jugés comme hérétiques, en l’occurrence « Je suis la Vérité (Dieu) » (« Ana al haqq »). Voilà une de ses poésies,

Informe la gazelle, ô brise, dans ta course,
Que ma soif est accrue quand je puise à sa source !
Et cette Bien-aimée, dans mes boyaux soustraite,
Si Elle le voulait, courrait sur mes pommettes !
Son esprit est le mien et le mien est le Sien,
Ce qu’Elle veut je veux et mon vœu Lui convient !

Il y a également la poésie des mystiques athées qui m’interpelle, telle celle de Georges Bataille, à qui je fais une large place sur ce blog, mais également celle de ce poète moins connu, Cafarete, que je découvre tout récemment,

Où vais-je?

A ma rencontre.

C’est une route périlleuse. Un but difficilement accessible. Il y faut un entêtement commandé par l’angoisse.

Où tout doit se confondre.

in Paraphe, p.71
Calaferte

Ou encore ce poème « D’un seul trait », d’un auteur anonyme, que j’ai publié dans l’article précédent. Je m’arrête là pour les exemples.

Qui a t’il de commun à ces poésies ?

« Fut une avec mon créateur » pour Sainte Thérèse d’Avila,
« graver ta grâce en moi » pour Saint Jean de la Croix,
« Son esprit est le mien et le mien est le Sien, » pour Al-Hallaj,
« La certitude incandescente / me pénètre et me consume », pour la poétesse anonyme,
« Où tout doit se confondre » pour Calaferte.

A chaque fois il y est question d’une fusion ressentie ou recherchée, on parle pour les religieux de « la mystique Nuptiale » ou de la « mystique Unitive ». Il me semble que l’état le plus élevé du bonheur suppose une dépersonnification. Le terme est ambigu, car il est également utilisé en psychiatrie pour évoquer les troubles de la personnalité, disons plutôt que pour toucher au bonheur, il faille mourir à soi-même, et laisser la place à quelque chose d’Autre (la majuscule à Autre n’est pas une faute de frappe), un non-soi qui est soi. Je crois que pour décrire cette chose, ce « je ne sais quoi » dont parle Saint Jean de la Croix, (expression également utilisée par Hadewijch d’Anvers, bien avant lui…) on ne peut employer que ce genre de formules paradoxales. Une de ces formules paradoxales me vient à l’esprit, celle de Rimbaud, « Je est un autre », il ajoute « J’assiste à l’éclosion de ma pensée : je la regarde, je l’écoute… ». Alors à ta question, que finalement, grâce à ces développements, je crois comprendre, je réponds que le mysticisme que tu entrevois, fort justement, au travers de mes lignes, c’est les deux a la fois; c’est une transcendance, car il s’agit d’un dépassement, quelque chose, un autre pour Rimbaud, Dieu pour les religieux (c’est alors une transcendance de l’humain) vient à la place de soi, mais c’est également « une ascèse vers l’au-delà » dans le sens où cet « au-delà » est un au-delà de soi, un Autre ou l’autre, comme tu voudras, un espace insondable, infini. L’ascèse, consiste, en ce qui me concerne, à faire ce que je viens de faire, à écrire.

Illustration, Autographe de René Magritte