113. Un tramway nommé désir

Sortie en ville avec un petit groupe d’adolescents souffrant d’un handicap mental. Âge mental moyen du groupe ? Je ne saurais vous dire, je n’ai pas fait le calcul, inutile pour ce que j’ai à vous raconter. Juste, vous préciser en préambule que la communication de ces jeunes est très réduite, les plus performants d’entre eux, à défaut d’être capable de parler, s’expriment très sommairement, par gestes. À un moment de la sortie, nous étions à attendre un Tramway. Les jeunes étaient excités à l’idée de monter dans une rame, l’attraction majeure, pour eux, de cette sortie de Noël. Ils étaient si heureux que l’un d’eux, Alexandre, cherche à partager son enthousiasme. Il trouve parmi ceux qui attendent à ses côtés, un lycéen au style de rappeur, jean qui laisse le haut du caleçon visible, blouson matelassé court, ouvert sur un T-Shirt avec inscrit dessus le nom de ce que crois être un groupe de rap, chaîne à gros maillons dorés, bonnet enfoncé sur le crâne, et regard qui veut dire  » Me casse pas les couilles! ». Alexandre, pas impressionné, pose sa main sur l’épaule du lycéen pour attirer son attention, puis retire sa main pour tapoter avec sur sa propre poitrine, tout en désignant de l’index de l’autre main, le tram qui arrive. Ses yeux sont écarquillés marquant ainsi son enchantement à l’idée de monter bientôt dans l’engin. La première réaction du lycéen est défensive, il fait un pas en arrière, se raidi, son visage se fait encore plus menaçant. Alexandre s’en aperçoit mais ne se décourage pas de lui faire comprendre ce qu’il a à lui dire et recommence ses explications gestuelles en les accompagnant, cette fois, d’une série de petits cris qui soulignent encore plus son contentement, le tram approche. Le lycéen a enfin compris le message, il revient alors vers Alexandre avec un large sourire et le pouce dirigé vers le ciel. Alexandre sourit à son tour. Le lycéen propose alors à Alexandre de tchequer de la paume de la main puis du poing. Cette fois c’est Alexandre qui est surpris, mais il finit par comprendre ce que l’autre adolescent attends de lui et s’exécute, radieux. Le jeune à qui on ne casse pas les couilles accompagne cette accolade manuelle d’un « Yes, Man! ».

Yes, Man, tu as été touché par quelque chose que l’intelligence ne nous permet pas de comprendre, que nous soyons handicapés mentaux ou pas, et qui pourtant nous porte tous, que nous soyons handicapés mentaux ou pas, cette chose s’appelle l’amour.

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20 réflexions sur “113. Un tramway nommé désir

      1. Samedi nonchalant, j’écoute mes favoris sur YouTube, j’en suis à Ceremony, dans une autre fenêtre je lis ton texte, ton foutrement touchant texte, je ne résiste pas à ma sensiblerie naturelle. Je ne pourrais pas faire ton métier, j’en serais fracassée.

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    1. J’y ai passé et j’y passe encore parmi les plus belles heures de ma vie. Je me sens privilégié, un privilège que je ne lâcherais pas, même si mon salaire était triplé en libéral, pour répondre à une question de Jean-Pierre. Avec eux, c’est du donnant-donnant, sauf que ce qu’on leur donne, ils nous le rendent au centuple. Est-ce parce qu’ils ont morflé et qu’ils morflent encore du fait de leur(s) handicap(s) ? J’aimerais te faire partager les moments de folies que je passe avec eux, une folie divine comme dirait Aristote! Mais je pense que toi, en tant qu’instit tu as vécu aussi des moments forts ?

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      1. J’en suis certaine. J’admire ta gratitude envers eux, conscient que tu es qu’ils te permettent de faire don de toi. Les choses les plus chères ne s’achètent pas, fi du salaire! Pardon de parler de moi pour clarifier mon propos précédent: je crois être un peu exaltée et j’ai ce désir naïf de rétablir l’équilibre autour de moi, si peu que ce soit. Travailler avec des handicapés, j’imagine que cela nourrirait mon sentiment d’impuissance.
        Mais je ne doute pas de cette intensité que tu évoques.
        Un novembre au théâtre, spectacle cabaret décalé, les deux premiers rangs sont réservés, nous nous asseyons au troisième. Les spectateurs devant arrivent enfin, des handicapés et leurs accompagnateurs (éducateurs??). Devant moi, une jeune femme menue, inquiète, tend la main vers son accompagnatrice qui s’en saisit et la presse de la sienne. Elles sont restées ainsi longuement, les mains jointes, ignorant que par la pensée je m’étais faufilée. Touchée par la grâce de cet instant. Ce n’est pas souvent que l’on observe l’amour en action.
        Des moments forts aussi dans mon métier, effervescent et dur et dense, j’entre souvent en classe en me réjouissant de ce qui va s’y passer.

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  1. Qui dit amour, dit haine, aussi ! Tu reposes-là Vincent, à Nouveau le Problème des Frontières, Et de Des Limites ! , ….!!
    Je crois que je vais m’en retourner définitivement vers C.G Jung, et son « Principe d’Individuation  » !! 🙂
    En même temps que celui de « La Pulsion de Mort  » !! 😉

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  2. La vigilance n’est pas la fliquerie, surtout lorsque celle-ci conduit comme un leitmotiv vers l’idée d’internement psychiatrique.
    Je reconnais ce style entre tous et cela n’est pas sans rappeler ce qu’écrit M. Foucault lorsqu’il dénonce les ténèbres de ces siècles de grand renfermement qui ont eu cours dans l’histoire, et se poursuivent encore aujourd’hui sous d’autres formes.
    Et c’est vraiment pas gagné pour changer de refrains: un éclat de rire, un atchoum, une contrariété ou une frustration mal gérée et hop il te faut être enfermé(e), surtout au féminin of course….

    Quant à ton bel article Vincent, il fait beaucoup réfléchir, aussi merci.
    Je crois que l’Amour fait beaucoup, infiniment, mais qu’il ne peut pas tout. Il faut aussi prendre en compte les familles, la qualité des aides, des accueils, des structures.
    Et je constate avec beaucoup d’effroi aujourd’hui à quel point hélas les budgets alloués à la prise en charge du handicap sont sévèrement laminés.
    Il y a de plus dans cette idée de l’Amour qui pourrait tout solutionner, une idée un peu magique qui pourrait avoir son revers: « si tu ne surmontes pas le handicap, alors c’est que tu n’es pas assez aimé, ou bien pas assez aimant ».
    C’est pourquoi je pense qu’il faut rester sur l’idée d’Amour fondamental, luttant entre autre contre l’égoïsme et l’indifférence, mais ne pas lâcher cette idée de la qualité des soins, loin de considérations économiques minables.
    Ainsi maintiendrons-nous à la fois la qualité de vie des personnes handicapées, et la chance de faire exploser les frontières qui cloisonnent artificiellement.Dans le côtoiement réside la vraie richesse du monde.

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  3. Dans le même temps, Antigone, je suis heureux de constater, que, sans Outrage, (Le mot « ô scandale « , était très mal choisi ! , ….!! Vous apparaissiez aussi rapidement à Nouveau Sur Ce Blog ! , ….!! 😉
    Vous, Vous en prenez soin au quotidien des dits « Soi-Disants « , « Handicapés Mentaux  » !?, ….??

    Ceci Dit, Bonne Soirée, J.P

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    1. Je ne comprends pas toujours le sens de tes questions et remarques. Je comprends que quoi que je dise et pense, quels que soient les mots que je choisis pour m’exprimer, cela ne te sied jamais. Mais bon, c’est pas bien grave en même temps. Je relativise beaucoup sur le web.
      Je m’exprime lorsque j’ai quelque chose à dire.
      Je n’ai pas le droit?
      Bonne soirėe.

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